Mal dormir pourrait favoriser l'émergence de la maladie d'Alzheimer, selon une nouvelle étude belge
Mal dormir pourrait-il favoriser l'émergence de la maladie d'Alzheimer ? Un sommeil de mauvaise qualité pourrait en effet être un facteur de risque, ce qui pourrait aider à lutter contre cette maladie neurodégénérative, et à repérer plus tôt les personnes risquant de développer la pathologie. C'est la conclusion d'une nouvelle recherche de l'Université de Liège, soutenue par la Fondation Stop Alzheimer. Ces neuroscientifiques belges ont analysé le sommeil de plus de 500 personnes en bonne santé. Chez les participants d'âge mûr, une fréquence plus élevée de microréveils nocturnes est associée à un risque génétique de développer la maladie d'Alzheimer. Et ce, alors que ce lien n'apparaît pas chez les jeunes adultes.
Forte hausse du nombre de cas de la maladie d'Alzheimer en Belgique à l'horizon 2050L'étude vient en fait s'ajouter à de nombreuses recherches qui, dans le monde, étudient l'hypothèse qu'un sommeil de mauvaise qualité pourrait être un facteur de risque pour le développement de la maladie d'Alzheimer, comme c'est déjà établi pour Parkinson. "Je suis convaincu qu'il y a un lien, et pas mal de chercheurs dans le domaine en sont aussi convaincus", cadre le neuroscientifique Gilles Vandewalle et coauteur de l'étude. Mais le dernier article de consensus sur les facteurs de risque de la maladie d'Alzheimer, qui date de 2024, dit explicitement le sommeil n'est pas encore considéré comme un facteur de risque car les résultats sont trop hétérogènes. Des études montrent des résultats clairs et positifs et d'autres ne trouvent pas forcément les mêmes liens, et le nombre de recherches réalisées n'est pas encore suffisant. De plus, on ignore encore quel est l'aspect du sommeil à privilégier. Pas mal d'études scientifiques rassemblent des éléments convaincants, mais il reste des zones d'ombre. Les chercheurs, comme moi et d'autres, essayent donc d'apporter leur pierre à l'édifice afin que le sommeil puisse être reconnu comme un facteur de risque pour Alzheimer, au même titre que le tabac, l'alcool ou l'obésité."
Privation de sommeil, microréveils…
De grandes études épidémiologiques démontrent ainsi de "façon convaincante" que les personnes rapportant souffrir d'insomnie montrent un risque légèrement accru de développer la maladie d'Alzheimer. Une diversité d'études, se penchant chaque fois sur un composant particulier du sommeil, semble aussi mettre en évidence un risque plus élevé de déclencher la maladie, que ce soit en cas de privation complète de sommeil, de trop de sommeil paradoxal (période au cours de laquelle on fait des rêves dont on se souvient), de trop peu de sommeil profond ou "à ondes lentes" (qui favorise la mémoire), de microréveils… "Dans cette diversité, on ignore donc à ce stade quel facteur monitorer de manière privilégiée. Cela dit, on pourrait imaginer qu'ils sont tous liés les uns aux autres : souvent, lorsque vous faites moins d'ondulations lentes, vous faites davantage de microréveils et peut-être davantage de sommeil paradoxal", remarque Gilles Vandewalle. En fait, nous avons pour le sommeil la même difficulté que pour la prévention de la maladie d'Alzheimer au sens large : étudier une multiplicité des paramètres sur un grand nombre d'individus est difficile."
Et si on pouvait un jour intervenir, avant l'apparition des premiers symptômes, chez les personnes à haut risque de développer la maladie d'AlzheimerMais que se passe-t-il dans le cerveau, pour que la qualité de sommeil puisse contribuer à une telle maladie neurodégénérative ? En résumé, la maladie aurait un impact sur le sommeil, qui lui-même aurait un impact sur la maladie. La maladie d'Alzheimer se caractérise par des agrégats anormaux de protéines dans le cortex ou le tronc cérébral. Ces protéines amyloïdes bêta ou tau, "un peu comme des caisses posées un peu partout dans une maison et empêchent de circuler", vont perturber le fonctionnement des neurones, puis les tuer. Ce qui va impacter le fonctionnement du cerveau, comme la mémoire et le sommeil.

À l'inverse, depuis une dizaine d'années, les recherches montrent de plus en plus – sans que cela soit encore formellement établi −, que le sommeil joue un rôle dans le "nettoyage du cerveau". En particulier dans le "cycle de rinçage" du liquide céphalorachidien, ce liquide biologique transparent dans lequel baignent le cerveau et la moelle épinière. "Durant le sommeil, le liquide céphalorachidien circulerait de façon plus intense, ce qui permettrait d'éliminer les résidus du fonctionnement du cerveau à l'éveil, dont la protéine tau et la protéine amyloïde bêta", précise le neuroscientifique. Si on dort moins bien, on élimine moins bien ces protéines, qui vont avoir davantage tendance à s'agréger. Et en retour, à perturber le sommeil."
Cercle vicieux
Deux cas de figure peuvent être possibles. "On peut imaginer que des gens assez jeunes enclins à un mauvais sommeil favorisent petit à petit le dépôt de ces protéines et donc le processus lié à la maladie, décrit Gilles Vandewalle. On peut aussi imaginer que, chez des personnes avec un sommeil correct, les protéines, pour d'autres raisons, aient tendance à s'accumuler. Ces patients vont finalement entrer dans un cercle vicieux où le sommeil deviendra de moins bonne qualité et renforcera l'impact négatif de la présence de ces protéines."
Stop Alzheimer consacre 630.000 euros à quatre projets de recherche de l'ULiègeL'avantage d'établir que le mauvais sommeil est un facteur de risque est qu'il peut facilement faire l'objet d'une surveillance et est aussi aisément modifiable. "Pour la maladie d'Alzheimer, un des challenges actuels est de pouvoir détecter les personnes à risque le plus tôt possible. En effet, des traitements visant les individus à risque et montrant une certaine efficacité commencent à être disponibles. Alors que lorsque les symptômes arrivent, le cerveau est trop dégradé pour que les traitements puissent réellement être efficaces. Il faut donc essayer d'avoir le maximum d'informations pertinentes pour caractériser le risque. Par exemple, si quelqu'un est fumeur, obèse, mais n'est pas alcoolique, faut-il le considérer comme étant à risque ? Oui, peut-être, si, en plus, il a un mauvais sommeil", signale le scientifique. Qui insiste : "On ne sait pas si une personne qui dort mal ou rassemble d'autres facteurs de risque va à coup sûr développer la maladie. On parle juste de risques ; les scientifiques essayent de déterminer qui devrait peut-être bénéficier d'interventions plus ciblées."
Simple montre ou EEG
En pratique, le sommeil peut être surveillé par des simples montres connectées ou, de façon plus fiable, par des EEG via de petits appareils ambulatoires. "Un dépistage de première ligne qui coûterait moins cher que ce qui se fait actuellement à l'hôpital". Par ailleurs, "on peut aussi agir sur le sommeil" : à long terme, en développant des médicaments mimant l'action des neuromodulateurs actifs durant le sommeil. À plus court terme, en réapprenant à "bien dormir" : privilégier une chambre calme et sombre, conserver 7 à 8 heures de sommeil, ne pas boire trop de café…
Pourquoi la perte de l'audition après 45 ans peut nous détraquer le cerveauDes précautions qui seront d'ailleurs bénéfiques pour le cerveau de tous, y compris les personnes bien portantes : "Bien dormir permet vraisemblablement d'éliminer les déchets de l'éveil. Mais aussi de réguler toute une série de processus liés à la mémoire et à la formation de synapse, coûteuse en énergie, rappelle Gilles Vandewalle. Il faut donc des périodes où l'on se coupe du monde extérieur pour réorganiser tout cela en interne…"
L'Université de Liège se penche sur les microréveils de la "tache bleue"
Dans sa nouvelle recherche, l'équipe de l'ULiège s'est pour sa part intéressée aux microréveils liés à un petit noyau du cerveau, appelé en latin la "tache bleue" en raison d'une présence de neuromélanine. Ce locus coeruleus, qui se trouve "au carrefour de l'Alzheimer et du sommeil" est "une bonne structure à étudier". Cette région joue en effet un rôle important dans la régulation du sommeil et la mémoire, mais est aussi un endroit où les protéines tau s'accumulent de façon précoce. Un locus coeruleus altéré implique d'ailleurs un léger déclin cognitif.
Si ce locus ne s'active pas correctement durant le sommeil, il favorise l'apparition de microréveils. Plus précisément, il s'agit d'activation transitoire du cerveau, car les patients restent en fait endormis. "Nous avons pu mettre en évidence qu'il existe peut-être des "bons" et des "mauvais" microréveils. S'ils sont trop forts, on observe un risque accru de développer la maladie d'Alzheimer. S'ils sont moins forts, le risque sera plus faible", résume Gilles Vandewalle. Ces microréveils pourraient donc être là pour réactiver le système de manière récurrente afin que le cerveau soit en activité optimale aussi pendant le sommeil."
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