« Ma vie a été gâchée » : Emportée par une vague lors de la No Finish Line Monaco en 2019, Estelle attend des réponses quant aux responsabilités engagées
« Ma vie a été gâchée », lâche Estelle (*) à la barre. Il y a sept ans, le 23 novembre 2019, alors qu’elle participe à la No Finish Line Monaco, la coureuse est emportée par une vague submersible au niveau de la digue du port de Fontvielle. La frêle silhouette d’Estelle, 45 ans et 47 kg à l’époque, est projetée 5,60 mètres plus bas, côté port.
La quadragénaire atterrit sur le capot d’une voiture située en contrebas, avant de rebondir sur le bitume. C’est le patron du restaurant Les perles de Monte-Carlo, juste à côté, se précipite pour l’évacuer. Elle ne sent plus ses jambes. Son pronostic vital est d’ailleurs engagé.
Après deux opérations vissant son bassin, suivi d’un long séjour à l’hôpital et des séances de kinésithérapie et de balnéothérapie hebdomadaires (qu’elle poursuit aujourd’hui), elle finit par remarcher, non sans douleur. Malgré sa force intérieure, elle ne retrouvera pas son emploi et son souhait de devenir maman ne sera jamais exaucé. « J’ai bien conscience que rien ni personne ne me rendra ce que j’ai perdu mais j’aimerais pouvoir tourner, au moins, cette page judiciaire », livre-t-elle au procès en appel de l’ancien ministre d’État et les organisateurs de la course caritative.
En première instance, l’association Children & Future qui chapeaute l’événement a été condamnée à 8.000 euros d’amende avec sursis. Philippe Verdier, le fondateur de la No Finish Line, a écopé de 6 mois de prison dont 2 fermes au vu d’un antécédent judiciaire. Serge Telle, alors ministre d’État, a quant à lui été condamné à 2 mois de prison avec sursis et 5.000 euros d’amende.
Tous ont fait appel. Et, ce lundi 19 octobre, tous plaident la relaxe face à une victime aux douleurs chroniques incontestées, déclarée handicapée depuis ce jour avec une perte d’autonomie de 60 %.
La faute à personne ? La faute à la météo ? La faute à pas de chance ? Autre procès, même constat pour le procureur général Stéphane Thibault : « Toujours aucune excuse prononcée, aucune autocritique de la part des prévenus et aucune reconnaissance de responsabilité. On se renvoie la faute avec un flagrant manque de transparence ».
Une vigilance « pas alarmante »
Alors on rejoue la scène. Le président de la Cour d’appel, Jérôme Fougeras-Lavergnolle, s’interroge : pourquoi la course n’a pas été annulée ou le tracé modifié au vu des conditions météorologiques ?
La défense évoque des bulletins Météo France qui se succèdent et une vigilance « pas alarmante ». Pourtant Christophe Prat, alors directeur général du département de l’Intérieur, demande la fermeture de la digue la veille de la course, puis pour le matin du 23 novembre 2019.
Le fondateur de la course, Philippe Verdier, ne comprend pas cette décision et se tourne alors vers le ministre d’État Serge Telle. Ce dernier se déplace sur site, devant la digue vers 11 heures, avec une dizaine de conseillers. Ils constatent de façon collégiale que la météo, malgré la pluie et le vent, ne justifie pas la fermeture de la digue. Elle est rouverte pour la course. Toutefois, le ministre d’État demande aux bénévoles une veille continuelle, au cas où la situation évolue.
Lâché par l’État
Et puis le Tribunal montre la vidéo de l’accident. À 11 heures, la pluie tombe, le vent souffle et la mer est agitée. Des vagues s’écrasent violemment dans le port, mais la digue est épargnée pour le moment. À 14 h 28, alors qu’aucun bénévole n’est présent, deux énormes vagues submergent la digue blessant plusieurs personnes. Estelle est la victime la plus touchée.
Maître David Decharron, aux intérêts de Philippe Verdier, s’interroge notamment sur le fait que « La Police maritime et le Centre de supervision et de commandement opérationnel n’ont été entendus que 3,5 ans après les faits. » Il s’adresse à Serge Telle : « Avez-vous le sentiment d’avoir été lâché par l’État ? ». Ce dernier préfère « réserver sa réponse ».
Alors que les échanges se poursuivent, Estelle, assise au deuxième rang, doit étirer son dos et se lever de temps à autre car la position lui est difficile. Elle écoute avec attention les différentes plaidoiries des avocats en défense et, avec elles, les arguments qui entendent démontrer, suivant leur lecture, l’absence de responsabilité de chacun des prévenus.
Aucun ne nie les dommages causés à la victime, ni la réalité de sa souffrance encore aujourd’hui, mais aucun ne se sent « coupable ». C’est ce que plaide le conseil de Serge Telle : « S’il considère que la décision prise était collégiale et qu’il en endosse la responsabilité, il n’en est pas pour autant coupable. » Glissant que, malgré son poste élevé en Principauté, son client n’en est pas moins un fonctionnaire au service d’un État, grand absent du procès.
De son côté, l’association Children & Future, par la voix de sa présidente Ariane Favalaro, a présenté ses sincères excuses à la victime. Tout comme Philippe Verdier. Ou encore Serge Telle qui avait déjà souhaité que « justice soit rendue pour la victime » en première instance.
Le ministère public a maintenu ses réquisitions en appel. Le délibéré sera rendu le 4 janvier 2027.
(*) Le prénom a été changé.