Long format. Ecoles, logements, petite enfance : comment les communes rurales s’adaptent à la chute des naissances
Aucun berceau. Aucun faire-part. Aucun premier cri. En 2024, 109 communes du Doubs n'ont enregistré aucune naissance. Un chiffre à nuancer : dans des villages de quelques centaines d'habitants, une année sans naissance n'est pas rare en soi. Mais sa fréquence croissante, elle, confirme la tendance de fond mesurée par l'Insee sur une longue période, et illustre à sa manière le recul de la natalité observé depuis plusieurs années en Bourgogne-Franche-Comté.
Si le département du Doubs reste le plus dynamique de la région, les élus de plusieurs communes préfèrent déjà anticiper les conséquences de cette évolution démographique, notamment sur leurs écoles.
Photo d'illustration Alexandre Marchi
Une des priorités, c'est de garder notre école
Michel Cordier, maire de Chapelle-des-Bois
À Chapelle-des-Bois, la municipalité a fait un choix assumé. « On essaie de privilégier les familles pour les logements que l'on gère », explique le maire, Michel Cordier. « Surtout quand on sait qu'il y a, ou va y avoir des enfants. Une de nos priorités, c'est de garder notre école.»
Zéro naissance
Le village d'environ 300 habitants comptabilise zéro naissance en 2024, mais mise sur ses activités et son dynamisme pour attirer de nouvelles familles. « Pour l'instant, on sait que ça va diminuer, mais ça reste encore assez stable », poursuit l'élu. « On reste toujours très vigilants sur les personnes qui viennent. »
Même constat dans la communauté de communes de Levier. Située non loin de la frontière franco-suisse, la baisse des naissances domiciliées n'y représente pas encore un problème, même si « l'anticipation de la baisse est réelle », assure Manon Lonchampt, directrice générale des services de la communauté de communes.
Dans la communauté de communes de Levier, près de la frontière Suisse, « l'anticipation de la baisse des naissances est réelle », assure Manon Lonchampt, directrice générale des services de la communauté de communes, ici aux côtés du président Claude Courvoisier. Photo ER
Là-bas, le développement du logement locatif est perçu comme un levier pour maintenir un renouvellement de la population. « Quand une famille construit une maison, ses enfants vont en maternelle, primaire, collège, lycée, puis s'en vont, mais la maison reste occupée », détaille-t-elle.
« Alors que s'il y a des appartements, les familles en location bougent. »
Une région parmi les plus touchées
Ces initiatives locales répondent à une réalité démographique qui dépasse largement le seul Doubs. En février 2026, l'Insee a publié son bilan démographique pour l'année 2025. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le solde naturel de la France - la différence entre les naissances et les décès enregistrés au cours d'une année - est devenu négatif.
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Ce basculement national s’explique par la conjonction de deux mouvements de fond. Le vieillissement de la population, qui mécaniquement augmente le nombre de décès, et le recul continu de la fécondité, lié notamment à l’allongement des études, à l’entrée plus tardive dans la vie active et à l’évolution des trajectoires professionnelles, en particulier chez les femmes.
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Dans la région, cette situation est déjà une réalité depuis une dizaine d'années. Le territoire est confronté à un vieillissement marqué de sa population, auquel s'ajoute une baisse de la natalité parmi les plus fortes de France métropolitaine.
Entre 2000 et 2024, le Jura a enregistré une baisse de près de 40 % du nombre de naissances. La Haute-Saône connaît une évolution comparable. Avec la Nièvre et le Territoire de Belfort, ces départements figurent parmi les dix plus touchés de métropole. Dans le Doubs, la situation demeure plus favorable, mais la tendance est la même. En 2015, le département affichait le taux de natalité le plus élevé de Bourgogne-Franche-Comté, avec 12,1 naissances pour 1 000 habitants. Dix ans plus tard, ce taux est tombé à 9 pour 1 000. Le Doubs reste le département le plus dynamique de la région, mais il enregistre aussi la plus forte baisse, avec un recul de 3,1 points.
La vie est tellement dure
Jean-Marie Daloz
À Liesle, commune d'environ 500 habitants, qui n'a enregistré aucune naissance en 2024, le maire Jean-Marie Daloz ne se dit pas encore inquiet, tout en reconnaissant que cette évolution interroge.
« La vie est tellement dure », observe-t-il. « Le pouvoir d'achat, les possibilités d'investir dans un logement, une voiture… C'est peut-être moins attrayant d'avoir un enfant aujourd'hui qu'à l'époque de nos grands-parents. » Autre indicateur de cette évolution : le nombre moyen d'enfants par femme est passé de 1,9 en 2015 à 1,5 en 2025 en Bourgogne-Franche-Comté.
Photo ER
Dans le Doubs, 12 % d’élèves en moins d'ici 2035
Si cette baisse de la natalité préoccupe autant les élus, c'est surtout en raison de ses conséquences pour les territoires ruraux. Moins d'enfants signifient souvent moins d'élèves, avec, à terme, des fermetures de classes susceptibles de fragiliser l'attractivité des communes. Une réalité qui préoccupe également l'Éducation nationale.
Fin avril, le ministère a lancé une expérimentation dans 18 départements, dont le Doubs, afin d'adapter la carte scolaire aux évolutions démographiques. « On prévoit une baisse de 12 % des élèves dans le Doubs d'ici 2035. Il y a une réalité statistique assez inévitable », explique le préfet du Doubs, Rémi Bastille. « Avec les élus, on se projette collectivement sur un plan partagé pour construire un projet local et apporter des garanties, notamment celles du maintien d'une offre de proximité dans les territoires. »
« On prévoit une baisse de 12 % des élèves dans le Doubs d'ici 2035. Il y a une réalité statistique assez inévitable », explique le préfet du Doubs, Rémi Bastille. Photo ER
Face à ce constat, plusieurs pistes sont à l’oeuvre sur le terrain. Développement du locatif pour retenir les familles, création de services périscolaires pour fidéliser les élèves, ou encore renforcement du service public de la petite enfance. Des leviers modestes, mais qui montrent que les territoires ruraux ne se contentent pas de subir cette évolution démographique. Ils cherchent aussi à s’y adapter.
Écoles rurales : anticiper aujourd'hui pour éviter les fermetures de demain
Dans la vallée du Drugeon, les effectifs restent élevés grâce à l'attractivité du territoire. Mais les élus savent que la baisse annoncée de la natalité finira par les rattraper. Ils préfèrent donc préparer dès aujourd'hui l'avenir de leurs écoles.
À première vue, le Syndicat intercommunal des écoles maternelles et élémentaires de la vallée du Drugeon (SEVAD) semble à l'abri. À l'image des communes proches de la frontière suisse, les villages de Bannans, Bouverans, Bulle, Dompierre-les-Tilleuls et La Rivière-Drugeon continuent d'attirer des familles. Les enfants sont répartis entre l'école maternelle de Bannans et l'école élémentaire de La Rivière-Drugeon. « C'est vrai que notre territoire est très attractif, donc nous ne connaissons pas, pour l'instant, de baisse des effectifs », souligne Manon Lonchampt, présidente du SEVAD depuis avril 2026. « Mais c'est clair qu'on anticipe. »
Cette attractivité est telle que l’inspection académique a prévu l'ouverture d'une quatrième classe de maternelle à la rentrée de septembre 2026.
L'absence de structure périscolaire pousse certaines familles à scolariser leurs enfants dans d'autres communes. Les élus souhaitent inverser cette tendance.
« Il faut qu'on récupère ces élèves »
Un point noir subsiste toutefois : l'absence de structure périscolaire. Cette année, le syndicat a enregistré une quinzaine de dérogations scolaires, certaines familles préférant inscrire leurs enfants dans des communes proposant ce service. « On va lancer une étude pour voir si l'on peut créer un périscolaire. Cela pourrait inciter davantage d'élèves à venir », explique Mme Lonchampt. « Il faut qu'on les récupère, ça nous aiderait à maintenir les effectifs. »
Pour l'heure, le SEVAD ne manque pas d'élèves. Mais les élus savent que la situation pourrait changer rapidement. Face à cette évolution, l'État souhaite désormais construire, avec les élus, une stratégie à plus long terme pour adapter progressivement la carte scolaire.
« Cela devrait nous permettre d'éviter d'ouvrir une classe en 2027 pour la fermer en 2028 », conclut la présidente du SEVAD. « C'est ce qu'il se passe souvent aujourd'hui, et cela a un réel coût pour les communes. »
"Ça n'a jamais été aussi bas" : les métiers de la petite enfance en danger
Dans les communes rurales, la baisse de la natalité fragilise aussi les métiers de la petite enfance.
À Quingey, Anne Comby s'inquiète pour l'avenir des assistants maternels. Depuis près de vingt ans, la responsable du relais petite enfance accompagne les familles dans leur recherche d'un mode de garde. Elle est en première ligne pour observer les évolutions de la natalité dans les communes rurales.
Cette année, « la courbe des naissances ne fait que diminuer, diminuer, diminuer... Si ça continue, les assistantes maternelles vont devoir faire le choix de changer de métier. » Présente dans le secteur depuis 2008, elle assure n'avoir jamais connu une telle situation. « C'est cyclique depuis longtemps, mais ça n'a jamais été aussi bas que cette année. Je suis un peu inquiète. »
« Ça n'a jamais été aussi bas cette année » : Anne Comby alerte sur les conséquences de la baisse de la natalité pour les assistants maternels en milieu rural.
En milieu rural, les assistants maternels constituent pourtant le principal mode d'accueil des jeunes enfants en dehors des horaires scolaires. Mais avec la diminution du nombre de naissances, c'est toute la profession qui se retrouve affectée.
Moins 35 % de naissances en cinq ans
Les chiffres qu'Anne Comby compile chaque année parlent d'eux-mêmes. Selon ses estimations, la communauté de communes Loue-Lison, qui regroupe 71 communes, a enregistré une baisse de 25 à 30 % des naissances en une dizaine d'années.
Sur le secteur de Quingey, qui couvre 34 communes, la diminution atteint même 35 % en seulement cinq ans. Des chiffres qui se répercutent directement sur les professionnels de la petite enfance.
Une assistante maternelle m'a dit qu'elle allait devoir partir ailleurs, faire autre chose
Anne Comby
« La semaine dernière, une assistante maternelle m'a dit qu'elle allait devoir partir ailleurs, faire autre chose », raconte Anne Comby. « Ça me rend triste. Ces personnes s'investissent dans leur travail, elles aménagent leur intérieur pour accueillir les enfants, c'est un gros investissement... C'est dur d'arrêter. » À terme, cette diminution pourrait aussi compliquer l'accueil des familles. Moins d'assistants maternels sur un territoire signifie davantage d'enfants à prendre en charge pour ceux qui restent, avec des journées plus longues et une fatigue accrue.
Photo d'illustration ER
Un métier qui peine à attirer
La baisse des naissances n'explique cependant pas tout. « Il y a aussi une diminution du nombre d'assistants maternels parce que c'est un métier vieillissant et que de moins en moins de jeunes choisissent cette filière », observe Anne Comby.
« C'est un métier qui n'est pas identifié comme facile. Il y a un travail à faire sur la valorisation de la profession. » Pour enrayer cette perte d'attractivité, elle croit au développement du service public de la petite enfance, qui doit garantir à chaque famille une solution d'accueil à un coût raisonnable, quel que soit le mode de garde choisi. « Pour un jeune couple, savoir que le territoire où il s'installe dispose de solutions d'accueil pour les enfants peut favoriser l'envie d'avoir un enfant », estime-t-elle.