Lola Lafon: "Le moment où tout a basculé, pour moi, c'est un jour où je ne suis pas allée à un rendez-vous..."

"Le moment où tout a basculé, pour moi, c'est un jour où je ne suis pas allée à un rendez-vous. Où je me suis dit : 'Non, j'y vais pas'". Lola Lafon est assise dans un carré de soleil, c'est l'été indien à Bruxelles et l'écrivaine française reçoit, cette après-midi-là, le titre de docteure honoris causa de l'Université Libre de Bruxelles. Elle a réfléchi à l'exercice qu'on lui demande, et n'a pas vraiment d'hésitation, ni à identifier ce moment, ni à le disséquer pour nous, avec nous.

- "Et c'était quoi, ce rendez-vous ?"

- "C'était un rendez-vous avec un homme violent dans une relation qu'on dirait aujourd'hui 'toxique'. Ce jour-là, je me suis dit : 'je ne vais pas au rendez-vous', et j'ai rebroussé chemin. Je me rappelle où j'étais…".

- "Et vous étiez où ?"

- "J'étais dans Paris, j'étais près d'une église. Le quartier Beaubourg… Je vois très bien ce carrefour mais, bizarrement, car je suis Parisienne, je ne connais pas le nom de cette rue… Vous savez, on ne se rend pas compte que c'est un grand moment de la vie, c'est pas comme dans les films, ce n'est pas annoncé par une musique. Mais je me suis dit : 'Tu n'y vas pas.' Et ça a été un moment de bascule, car c'était la décision de ne pas continuer. En vous le disant, comme ça, on pourrait croire que tout ça ne dépendait que de moi. Et je me suis rendu compte qu'en fait oui, il y a des petits gestes… Et celui-là était finalement minuscule : je ne vais pas à un rendez-vous. Ce qui a été cependant absolument décisif. À partir de là, j'ai repris une sorte de mainmise sur la personne que j'étais. Cela m'a procuré un sentiment de liberté. De peur aussi je me rappelle, mais de puissance également".

"Vous voyez, ce que je vous raconte, c'est très intime quand même."

"Il est important de la saluer, car faire la fiction est redevenue risquée"

Ce dont on se souvient

Mais déjà, l'écrivaine poursuit. En introduction, elle a voulu être transparente. Ce moment où tout a basculé est lié à un autre moment fondateur. "Très peu de temps après, alors que j'écrivais beaucoup – ça faisait un an et demi que j'écrivais tous les jours, pour quelqu'un qui disait qu'écrire était juste un hobby… mais je n'avais pas pensé à être publiée -, j'étais en train d'écrire ce qui allait devenir mon premier roman, Une fièvre impossible à négocier. Quand j'ai mis le mot 'fin', je me suis dit : "Celui-là, je vais le faire lire". Pour moi, il y a un parallèle entre ces deux décisions qui disaient toutes les deux : 'Je peux faire quelque chose'."

"J'avais un amoureux formidable. Lors de sa mort, le sol s'est dérobé sous moi…"

Découvrir qu'on n'est pas désarmé

On a envie de lui demander de revenir au premier moment où tout a basculé. Dans son souvenir, elle nous a précisé qu'à cet instant où elle a pris LA décision, elle passait à proximité d'une église. On interroge ce détail inscrit dans sa mémoire. "J'ai l'impression que, dans ces rues agitées où tout passe, tout d'un coup, vous avez cet édifice très ancien et assez modeste, qui est là,... mais depuis combien de temps… Et ce n'est pas non plus quelque chose qui a à voir avec le fait d'être croyant, car je ne suis pas chrétienne... Mais, à cet endroit, vous pouvez déposer des choses très intimes."

Cela nous fait alors penser au livre que Lola Lafon a écrit en 2022, dans la collection "Ma nuit au musée", et que nous avons, tout à fait par hasard, apporté ce jour-là avec nous. L'ouvrage est posé sur la table en chêne foncé ; elle, prolonge notre pensée en suivant notre regard : "Je vois que vous avez Quand tu écouteras cette chanson (un livre dans lequel elle raconte l'expérience de sa nuit passée dans la maison d'Anne Franck, à Amsterdam, NdlR). Ca me donne envie d'ajouter cela : Il faut se souvenir des gens qu'il y a eu avant nous, du courage des autres avant nous. C'est quelque chose qui nous soutient. Même quand on n'en a pas complètement conscience. En fait, on est porté par le courage des autres. C'est pour ça que les choses ne viennent pas uniquement de nous-mêmes."

Elle raccroche alors tous les wagons de l'histoire avec le soin des gens qui savent raconter. "Je n'y suis pas allée, ce jour-là, parce que cet homme était violent. Et à la fois, il faut se remettre dans une époque, la fin des années 90 où ce concept de 'relation toxique' n'existait pas, ou en tout cas, il n'était pas discuté. Vous pouviez bien le penser toute seule, ce n'était pas un débat. Donc, pour moi, il y a eu, là, quelque chose de l'ordre de la reprise, ce qui est très lié à l'écriture. Ce choix me disait que je n'étais pas désarmée en réalité. Je n'avais juste pas compris que j'avais des armes."

"Et à la fois, il faut se remettre dans une époque, la fin des années 90 où ce concept de 'relation toxique' n'existait pas, ou en tout cas, il n'était pas discuté".

À cette époque, l'autrice envoie une nouvelle à une revue littéraire qui la publie. "Je commençais à ne pas être rien. Ce que je croyais, que j'étais : rien. J'ai vu là, dans ces deux décisions, ma capacité à façonner quelque chose d'autre, commencer à faire un chemin."

Et, une fois que vous avez fait un geste, que vous avez dit une phrase, même si vous savez que vous n'êtes pas obligé de faire autre chose ensuite, c'est tout de même comme si quelque chose était devenu possible ? "Exactement ! Tout d'un coup ! Alors que c'était possible avant, pourtant. Mais pas pour moi."

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