midmed-news.com
  • 2026-07-26 09:22:33 +0000 UTC

    Jul 26, 2026

    Les œuvres complètes de Vinod Rughoonundun: entre routes et déroutes

    Vinod Rughoonundun est l’un des écrivains marquants de la nouvelle génération littéraire mauricienne. Il s’est affirmé dans les années 1990 en publiant ses premiers recueils de poésie, tiraillés entre nostalgie et sensualité. Il est aussi l’auteur de nouvelles hantées par le mal-être social et le fantastique. L’éditeur mauricien, La Maison des Mécènes, éditeur historique de Rughoonundun, a publié récemment les œuvres complètes de l’auteur. Un travail éminemment moderne, qui trace les routes et les déroutes d’une aventure de conscience singulière.

    Il y a un fascinant paradoxe au cœur même de l’œuvre littéraire du Franco-Mauricien Vinod Rughoonundun. Angoissé par la mort, cet écrivain aimait à répéter que seule l’écriture permet d’abolir la mort et de survivre à notre finitude. Cela ne l’empêchera pas toutefois d’explorer sous toutes ses coutures la thématique de la mort à travers notamment ses fictions, qui abondent en personnages d’agonisants et de figures de morts-vivants revenus mystérieusement des rives du fleuve de l’au-delà. En effet, quelques-unes des plus belles pages de la prose de Rughoonundun s’inspirent du passage de la vie à l’après-vie.

    C’est une question qui manifestement tenaillait l’écrivain au plus profond de son être, au point qu’il a hâté sa propre fin en se donnant la mort à l’âge de 60 ans. En août 2015, à l’annonce de la mort de Rughoonundun, les journalistes avaient attribué la disparition précoce de cet écrivain talentueux à la dépression dont l’homme souffrait depuis très longtemps.

    Terres intérieures

    Vinod Rughoonundun naît en 1955 dans le village de Ripailles à l’île Maurice. D’origine indienne, sa famille descend des travailleurs engagés arrivés après l’abolition de l’esclavage en 1835. L’écrivain a raconté qu’il n’y avait pas beaucoup de livres à la maison. C’est grâce à la bibliothèque du lycée qu’il fréquentait qu’il a rencontré la littérature, notamment la grande poésie mauricienne qui lui a donné envie d’écrire. Ses premiers modèles avaient pour noms Édouard Maunick, Jean Fanchette, puis ce sera aussi Baudelaire, Apollinaire et Victor Hugo qu’il découvre dans les années 1980 en partant faire des études à Paris.

    « Comme beaucoup d’exilés, souffrant de l’éloignement de sa famille, Vinod est venu à la poésie pour raconter ses terres intérieures où les souvenirs de Maurice cohabitaient avec la mémoire atavique de l’Inde ancestrale », soutient Laurence Boyer, qui fut une compagne fidèle et soutien sans faille de l’écrivain pendant ses années d’exil en France. Entre 1990 et 1994, il retourne vivre à Maurice. C’est à ce moment-là qu’il s’est fait connaître en publiant ses premiers recueils de poésie, avant de passer aux nouvelles.

    Considéré comme l’une des grandes voix de la francophonie contemporaine, Vinod Rughoonundun appartient à la nouvelle génération d’écrivains mauriciens. Ses compagnons de route sur le chemin escarpé de l’écriture ont pour noms Ananda Devi, Nathacha Appanah, Barlen Pyamootoo, qui ont fait entrer la littérature mauricienne dans la modernité.

    Une modernité que l’on retrouve aussi dans l’écriture de Rughoonundun. Celle-ci se répartit en quatre recueils de poésies et un recueil de nouvelles. Devenue introuvable, cette œuvre lumineuse, de valeur patrimoniale selon ses éditeurs, vient d’être rééditée en 2025, à l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de l’écrivain. L’ensemble réuni dans un coffret élégant donne une idée de l’ampleur et de la richesse de l’œuvre du poète disparu, que le monde francophone est aujourd’hui en train de découvrir et d’apprécier.

    Entre nostalgie, érotisme et engagement

    Les oeuvres complètes du Franco-Mauricien Vinod Rughoonundun.
    Les oeuvres complètes du Franco-Mauricien Vinod Rughoonundun. © La Maison des Mécènes

    C’est par les portes étroites de la poésie que le Mauricien Rughoonundun est entré en littérature. L’homme avait souvent évoqué le besoin vital, urgent de recourir à la poésie. Son épouse se souvient qu’il arrivait à son mari de se lever pendant la nuit pour noter les idées et les vers qui lui traversaient l’esprit.

    La production poétique de l’écrivain est composée de quatre recueils : Mémoire d’étoile de mer (1993), La Saison des mots (1997), Chair de toi (2001) et Manama les mots oubliés, publié à titre posthume en 2016. Le volume consacré aux poésies dans ses œuvres complètes, compte également des poèmes épars parus dans des anthologies et des poèmes inédits.

    Cette poésie témoigne d’une grande force d’expression et d’une effervescence lyrique et incandescente, inscrivant la production d’emblée dans l’écriture épique et subversive des grands aînés de la poésie mauricienne. Il s’agit d’une poésie hantée par les questions d’identité, d’exil, de langues confrontées à l’insularité et à l’altérité. « On est acculé à la mer », répète à l’envi le poète.

    Pour l’éditrice Brigitte Masson, la poésie de Vinod Rughoonundun raconte sa quête d’identité, notamment dans l’histoire tout en métaphores d’une étoile de mer dans le premier recueil. Les poèmes de ce volume peuvent se lire comme des célébrations amoureuses de l’île natale, comparée à la femme aimée, intarissable source d’inspiration : « j’étais poète sans langue tu m’as donné ton verbe », proclame le poète. On retrouve cette inspiration amoureuse, sous une forme érotique et charnelle dans Chair de toi, recueil qui constitue sans doute l’un des sommets de la poésie de Rughoonundun.

    En parcourant ses recueils dans l’ordre de leur parution, le lecteur se rend compte que la quête du poète n’était pas seulement sensuelle, mais également psychique voire langagière (« le mot meurt musique/sur fond du silence ») et historique (« mémoire indienne, j’ai tissé terre créole »), rejoignant ainsi le parcours de son peuple diasporique aux origines lointaines. Derrière sa façade personnelle qui donne à lire une aventure personnelle, la poésie de Rughoonundun se veut aussi profondément engagée et militante.

    Femme-illusion et autres chroniques

    On retrouve quelque chose de cet engagement poétique et du militantisme du poète dans ses nouvelles. Le volume des œuvres complètes consacré aux nouvelles regroupe une vingtaine de textes, dont les onze nouvelles que l’auteur avait publiées en 2004 sous le titre Daïnes et autres chroniques de la mort. Ces chroniques, inspirées souvent du patrimoine oral de l’île Maurice, sont construites autour de la thématique de la mort, comme le suggère le titre du recueil.

    La mort est déclinée dans ces pages à travers la mort physique, mais aussi à travers l’évocation des êtres maléfiques venus de l’au-delà, comme dans la très belle nouvelle intitulée « D’jamma ». Cette nouvelle s’inspire d’une fable comorienne, celle de la « femme-illusion ». Dans la légende comorienne, celle-ci, habillée d’un mélange de sept parfums, séduit les hommes solitaires et tire sa substance de vie de l’âme de ses victimes.

    Nous le savons, il y a une affinité poétique entre poésies et nouvelles. En fait, le passage de la poésie à la nouvelle est une transition classique chez beaucoup de poètes. D’autres avant Rughoonundun ont effectué ce voyage, le plus connu étant l’Américain Edgar Allan Poe. Les poètes se sentent à l’aise dans la nouvelle car c’est un genre quasi-poétique, à cause de sa brièveté, de son exigence de l’économie de moyens, de son intensité émotionnelle…

    Autre trait de la nouvelle qui rappelle la poésie, c’est la dramatisation de sa montée en tension. C’est ce qui est illustré avec brio dans l’avant-dernière nouvelle du recueil, qui est aussi la nouvelle éponyme du volume, où à travers la fable des sorcières qui se régalent de chair et d’os des morts et des agonisants, Rughoonundun réussit à évoquer la violence émotionnelle et sociale qui règne au cœur de la société mauricienne, qui n’attend qu’à exploser.

    Ces nouvelles à la fois surnaturelles et réalistes, tout comme la poésie de Vinod Rughoonundun révèlent un auteur original, suprêmement talentueux et injustement méconnu. Ses œuvres complètes arrivent à point nommé. Elles réussiront peut-être à arracher l’écrivain à l’oubli en lui permettant de trouver sa juste place dans la mémoire de son île qu’il affectionnait tant.

    Œuvre complète (poésie et prose) de Vinod Rughoonundun. Éditée par La Maison des Mécènes, île Maurice, 2025, prix non indiqué.

    2026-07-26 09:22:33 +0000 UTC