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  • 2026-08-03 05:30:00 +0000 UTC

    Aug 03, 2026

    Les services du Premier ministre secoués par deux suicides récents et deux tentatives, des enquêtes sont ouvertes

    C'est une administration peu connue du grand public, qui assure pourtant la continuité de l'État, la cohérence des actions des ministères, et a un rôle essentiel dans la fabrication des textes qui nous régissent. Les services du Premier ministre (SPM) – qui accompagnent le chef du gouvernement dans l'application de sa politique – regroupent une cinquantaine de secrétariats généraux, directions, missions, sans compter les organismes indépendants qui y sont hébergés (le Défenseur des droits, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, etc.). C'est un lieu aussi stratégique que feutré, qui fait très rarement parler de lui.

    Mais à Matignon et sur les sites qui lui sont rattachés, l'atmosphère s'est alourdie ces derniers mois. À tel point que la justice est aujourd'hui saisie : un article 40 du code de procédure pénale, qui prévoit que tout fonctionnaire qui a connaissance d'un délit ou d'un crime doit en informer le procureur de la République, a été déclenché au mois de juin, pour dénoncer une situation de harcèlement moral et de mise en danger de la vie d'autrui. Un signalement rarissime, si ce n'est inédit, dans cette administration où la discrétion est une qualité première, qui concerne une agente d'un des services du Premier ministre.

    Seule dans un bureau au sous-sol

    En avril dernier, Laura* se rend à la gare la plus proche de chez elle. Quatre mois plus tôt, elle a écrit son testament et tout préparé pour son enterrement. Ce jour-là, elle va sur le quai, s'apprête à se jeter sur les voies. Un usager la rattrape au dernier moment. Un geste désespéré après seize mois de souffrance au travail. Laura est fonctionnaire de catégorie A – une carrière "bâtie au mérite" selon un de ses collègues – trente ans après avoir commencé en catégorie C. Elle travaille depuis 2022 au service de la Correspondance du Premier ministre. À partir de fin 2023, à la faveur de changements au sein de sa hiérarchie, Laura va voir sa situation se dégrader. "Ma cliente a été invisibilisée, elle n'était plus conviée aux réunions, elle a été enlevée de l'organigramme, elle n'était plus rien. Elle était moquée, conspuée comme dans un harcèlement scolaire, mise au ban", détaille son avocate Christelle Mazza. Laura subit des humiliations au point de faire un malaise après avoir été prise à partie devant plusieurs dizaines de personnes. La fonctionnaire va jusqu'à se retrouver affectée dans un bureau au sous-sol, isolée de son équipe.

    Laura multiplie les alertes. Elle signale son cas à son syndicat et formule une demande écrite de protection à son N+2, sans obtenir de réponse effective. Elle consulte le médecin du travail, sollicite aussi le dispositif Vigisouffrance [ndlr : créé en 2022 dans la foulée de révélations médiatiques sur le management brutal au sein de certains services du Premier ministre, notamment le Service d'information du gouvernement et la Dinum] ; un audit interne confirme une situation de souffrance sévère au travail. La seule proposition qui lui est faite est de quitter le service. "Et le problème finalement, ça devient elle", analyse Christelle Mazza. "Elle s'est retrouvée dans une situation comme on en a habituellement dans les administrations : il ne s'est rien passé alors que tout cela était bien connu. Tous ces signaux ne sont jamais entendus, on ne les priorise pas, puis ils éclatent au grand jour avec des atteintes à l'intégrité physique des gens", souligne l'avocate.

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    Face à cette situation de souffrance et sans perspectives, Laura envisage donc le pire. Elle sera finalement hospitalisée fin avril en urgence pour risque suicidaire. Quelques jours plus tôt, elle avait appris sa convocation pour une procédure disciplinaire, après avoir inscrit un collègue sur des sites de commerce en ligne avec des mentions injurieuses, faits décrits par le médecin du travail comme directement en lien avec sa souffrance, et pour lesquels elle s'est excusée. La Commission administrative paritaire a récemment choisi de ne pas rendre d'avis, ce qui revient à abandonner la procédure disciplinaire. Les services du Premier ministre nous font savoir que l'administration a eu connaissance des faits dénoncés par Laura lors de sa convocation par la commission de discipline, et que depuis, "une enquête administrative est en cours pour vérifier la matérialité des faits allégués et donner les suites appropriées le cas échéant". La fonctionnaire, de son côté, a déposé plainte le 25 juin, parallèlement à l'article 40. Une enquête préliminaire a été ouverte et confiée à la Brigade de répression de la délinquance à la personne (BRDP), confirme le parquet de Paris.

    Deux suicides et deux tentatives de suicide en sept mois

    L'hospitalisation de Laura va pousser ses collègues à agir et déclencher l'article 40, car sa souffrance n'est pas isolée. Le contexte est d'ailleurs évoqué dès le début du signalement, dans un encadré qui liste des "éléments d'une gravité exceptionnelle".

    Ainsi, le 6 octobre 2025, une agente de la Direction de l'information légale et administrative (DILA) tente de mettre fin à ses jours, sur son lieu de travail, en se tailladant la gorge avec un cutter. Certains de ses collègues exercent leur droit de retrait. L'événement n'est pas reconnu en accident du travail ; une enquête externe conclut qu'il n'y a pas de risques psychosociaux dans son service. "L'agent bénéficie dans la durée d'un accompagnement individuel attentif", précisent les services du Premier ministre.

    Moins de six mois plus tard, en mars 2026, un chargé de projet du Secrétariat général pour l'investissement se suicide, à son domicile, alors qu'il est en télétravail. Il a eu un entretien houleux avec son chef de service, au sujet d'un vol de mignonnettes d'alcool, "dans un contexte de dysfonctionnements managériaux", selon un document auquel France Inter a eu accès. Quelques jours plus tard, c'est un agent du Secrétariat général du gouvernement (SGG) qui se jette sous un train dans le Val-d'Oise, "dans un contexte de souffrance au travail identifié", lit-on dans l'article 40. Son service était en cours de réorganisation avec une baisse d'effectifs, il était régulièrement en arrêt de travail. Cet homme de 59 ans, que Laura connaissait bien, avait laissé un courrier annonçant son intention de mettre fin à ses jours.

    À chaque fois, un dispositif de soutien et d'accompagnement des collègues a été mis en place, précisent les services du Premier ministre.

    Un contexte d'instabilité

    De cette sombre série naît un choc. "On a franchi un cap. Cette accumulation forme un système, et on a fini par s'en rendre compte", confie une source au sein des services du Premier ministre. Le système évoqué par ce fonctionnaire est un contexte général d'instabilité. Conjoncturelle d'abord, car les services du Premier ministre, s'ils assurent la continuité de l'action gouvernementale, suivent malgré tout les soubresauts de la vie politique française. En deux ans, suite à la dissolution de l'Assemblée nationale le 9 juin 2024, il y a eu quatre gouvernements différents (Attal, Barnier, Bayrou et Lecornu). "C'est une nouvelle armée qui débarque tous les quatre, six mois. Le directeur de cabinet déboule, veut mettre en place sa nouvelle organisation. Les équipes changent, on refait les bureaux, les téléphones, etc. ; on doit se plier aux nouvelles exigences du nouveau patron", décrit un représentant du personnel. Une instabilité politique qui a des conséquences concrètes sur l'administration, donc qui met sous tension et peut fragiliser des situations déjà délicates dans certains services.

    Par ailleurs, en plus de cette instabilité conjoncturelle, ont lieu des évolutions structurelles, initiées par la Révision générale des politiques publiques (RGPP) de 2007 puis la Modernisation de l'action publique (MAP) en 2012 afin de réformer, d'améliorer les politiques publiques et d'en diminuer les coûts. "Les premiers effets se sont fait sentir il y a une dizaine d'années, avec une déstabilisation des services", raconte un agent, "avec des entités qui fusionnent, des effectifs qui baissent, la proportion de contractuels qui augmente et diminue le sentiment d'appartenance à un collectif".

    "Il y a dans le même temps un changement de générations", poursuit un autre, "avec des managers venus du privé qui veulent juste avoir la carte Matignon sur leur CV. Ce sont souvent des gens très compétents techniquement, mais avec une radicalité dans leur management. Ils débarquent, sans culture du service public, nous font la leçon et cassent beaucoup de choses, avant de repartir". Avant d'ajouter : "Il faut solidifier le politique, solidifier nos services, ça passe par des réformes, il n'y a pas de doute là-dessus, mais les services du Premier ministre ne peuvent pas être pour autant une zone de non-droit comme ça l'est de temps en temps."

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    "On a des comportements qui sont inacceptables, avec de l'ultra-concurrence entre les agents", abonde l'avocate Christelle Mazza. "En gros, il faut marcher sur la tête d'à côté pour réussir. Les places sont très chères, en particulier dans ces contextes professionnels politiques. Pour les agents publics, qui eux sont détachés du contexte politique et font leur travail selon la loi statutaire, ça conduit à une perte totale de repères."

    Vers une prise de conscience ?

    Début juin, les organisations syndicales ont demandé à être reçues par la direction, pour faire part de leur inquiétude sur l'inertie face aux situations, diverses, de souffrance au travail et de conflits internes. Elles l'ont été par la secrétaire générale du gouvernement, Laurence Marion, arrivée en janvier 2026, puis par Thibault de Vanssay, à la tête de la Direction des services administratifs et financiers du Premier ministre (DSAF) depuis le printemps 2025. Tous deux sont "plutôt à l'écoute et de bonne volonté", nous glisse-t-on.

    Dans la foulée de ces entretiens, une enquête interne sur le suicide de l'agent du service courrier, bloquée jusque-là, a finalement été validée. Celle sur le décès du chargé de projet du SGPI est en cours. Les organisations syndicales ont également obtenu que soit lancée une enquête plus large sur les risques psychosociaux, portant sur l'ensemble des services du Premier ministre. Elle sera menée par un cabinet externe dans quelques mois. "Tout ce que l'on souhaite, c'est réenclencher une dynamique saine pour tout le monde", conclut un représentant du personnel.

    "La prévention des risques psychosociaux est une priorité au sein des services du Premier ministre", nous assure le service presse. En 2025, 66 saisines du dispositif Vigisouffrance ont été enregistrées, contre 44 en 2024.

    * Le prénom a été modifié

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