« Les plaines agricoles brûlent désormais avec la même vitesse et la même intensité que les forêts » : comment les paysages français favorisent les incendies XXL
Les anciennes plaines agricoles, transformées en friches, deviennent en quelques années fortement combustibles, alimentant les feux de forêts à proximité. ROMAIN PERROCHEAU/AFP
Quatre ans après les incendies historiques de 2022, de nouveaux feux de grande ampleur touchent la Gironde et les Landes. En Gironde, le feu parti de Saumos s’est transformé en un incendie incontrôlable, qualifié de « XXL, imprévisible et vorace » par la préfète Sophie Brocas. Le feu a déjà parcouru plus de 10 000 hectares, entraîné l’évacuation de 35 000 personnes et détruit 53 maisons ainsi qu’un camping. Dans les Landes, un second incendie, déclenché près de Biscarrosse, a déjà ravagé 2 600 hectares. Plus de 23 000 personnes ont dû être évacuées et 105 habitations ou bâtiments ont été touchés par les flammes, voire détruits.
Au total, près de 1 700 sapeurs-pompiers sont mobilisés sur les deux fronts qualifiés de feux convectifs. Depuis le début de l’année, plus de 50 000 hectares sont déjà partis en fumée en France, soit près de trois fois plus qu’à la même période l’an dernier. Trois sapeurs-pompiers ont également perdu la vie depuis le début du mois de juillet, rappelant que cette saison des feux est aussi marquée par un lourd tribut humain.
Pour Eric Rigolot, ingénieur de recherche au sein de l’unité Ecologie des forêts méditerranéennes à l’Inrae (Institut national de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement) d’Avignon et spécialiste de l’écologie du feu, les incendies qui sévissent actuellement dans le Sud-Ouest dépassent largement le seul contexte de cet été. Ils révèlent une transformation profonde des paysages français et de la manière dont les feux se propagent. Il revient pour « le Nouvel Obs » sur les limites de la prévention actuelle, les débats autour du débroussaillement et les défis qui attendent la France.
Le débroussaillement est parfois critiqué pour son impact sur la biodiversité. Est-il malgré tout indispensable pour lutter contre les incendies ?
Eric Rigolot C’est fondamental. Le contrôle du combustible est l’un des leviers utilisés depuis longtemps dans la prévention des incendies de forêt. Ce combustible, c’est la végétation qui brûle. En le maîtrisant, on diminue la puissance des feux et on permet aux pompiers d’intervenir en sécurité. Ils seront d’autant plus efficaces que les flammes auront été réduites grâce au débroussaillement.
Il n’est évidemment pas question de débroussailler 100 % de la forêt, ce ne serait ni écologiquement ni économiquement acceptable. La stratégie française consiste à créer des coupures localisées qui ne représentent que 3 à 5 % de la surface totale des forêts. Il s’agit de débroussailler ces quelques pourcents pour protéger l’ensemble de la forêt et sa biodiversité. De toute façon, nous n’aurions pas les moyens d’intervenir sur les 17 millions d’hectares de forêt française [en métropole, NDLR], avec un débroussaillement plus important.
Les obligations légales de débroussaillement sont-elles aujourd’hui respectées ?
Non, pas suffisamment. Pourtant, il s’agit d’une obligation ancienne, mais elle se heurte à sa difficulté de mise en œuvre et, parfois, à l’incompréhension des habitants. Les 50 mètres de débroussaillement [l’obligation légale de débroussaillement s’applique sur 50 mètres] dépassent souvent les limites du jardin. Ils empiètent sur la propriété voisine, voire directement sur une forêt appartenant à un propriétaire qui, lui, n’a pas d’habitation.
Le raisonnement du législateur est clair : le risque résulte de la rencontre entre un aléa et un enjeu. Sans habitation ni présence humaine, il n’y a pas de dommages pour les personnes ou les biens. C’est donc celui qui choisit de construire sa maison dans ou à proximité d’un espace boisé qui crée cette exposition au risque. Le législateur a estimé que cette personne devait assumer la responsabilité de réduire ce risque en appliquant les obligations de débroussaillement. Un rapport sénatorial de 2023 évalue à 30 % le taux de réalisation de ces obligations légales de débroussaillement. C’est vraiment la difficulté.
L’année dernière, lors de l’incendie des Corbières, vous avez constaté que les terres agricoles n’arrêtaient plus les flammes. Que s’est-il passé ?
J’ai participé au retour d’expérience dès la semaine qui a suivi l’extinction complète de l’incendie. Avec des collègues de Météo France, de l’Office national des Forêts (ONF) et du département de l’Aude, nous avons cherché à comprendre le comportement exceptionnel de ce feu, mais aussi pourquoi certaines habitations avaient été détruites alors que d’autres, débroussaillées, avaient été épargnées.
Ce feu présentait toutefois une caractéristique totalement inédite. À plus de 2 kilomètres de la forêt, des maisons ont brûlé. Autrement dit, la plaine agricole, que nous considérions jusqu’alors comme une barrière naturelle, a brûlé quasiment avec la même vitesse et la même intensité qu’un massif forestier. Le feu a traversé cette plaine avant d’atteindre le village de Saint-Laurent-de-Cabrerisse, à environ 2 kilomètres de la forêt, où plusieurs habitations ont été détruites.
Comment expliquez-vous que les espaces agricoles participent désormais à la propagation des incendies aussi rapidement que les forêts ?
Jusqu’à présent, nous savions que les plaines agricoles n’étaient pas totalement étanches au feu, mais elles jouaient surtout le rôle de « mèches ». Les bandes enherbées entre certaines vignes pouvaient conduire un feu courant au sol, qui traversait la zone agricole avant de rejoindre un massif forestier. Cela restait un phénomène relativement limité.
Aujourd’hui, la situation est différente. Dans l’Aude, mais aussi dans de nombreux départements méditerranéens, et même au-delà, l’abandon de certaines productions agricoles, notamment de la vigne, transforme progressivement ces espaces. Avec les primes européennes à l’arrachage et l’abandon de certaines parcelles, de nombreuses terres se transforment en friches qui, en quelques années, deviennent presque des petites forêts qui se régénèrent spontanément et forment des plaines agricoles plus du tout étanches au feu.
Quelles conséquences cela a-t-il sur la manière de prévenir les incendies ?
Autrefois, lorsque nous réalisions des coupures de combustible dans les massifs forestiers, nous les prolongions jusqu’aux terres agricoles, qui constituaient un point d’ancrage naturel. Nous savions que le feu s’y arrêterait. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les cloisonnements primaires qui séparaient les massifs forestiers ne sont plus étanches. Les forêts se retrouvent désormais reliées entre elles par ces plaines agricoles qui brûlent avec la même vitesse et la même intensité. Nous perdons ainsi les ruptures qui existaient autrefois dans le paysage.
Nous sommes donc confrontés à un véritable problème d’aménagement du territoire, qui est multisectoriel. Ce n’est plus seulement une question forestière. C’est aussi une question de politique agricole, d’urbanisation et, plus largement, de coordination entre plusieurs politiques publiques.
L’Espagne, qui vit aussi actuellement des incendies dramatiques, et dans une autre mesure le Portugal, sont aux avant-postes du changement climatique et ont eu ces feux extrêmes une dizaine d’années avant nous. Ces pays ont aussi mené une politique agricole qui a beaucoup plus démantelé les paysages ruraux que nous ne l’avons fait en France. Ils sont aujourd’hui confrontés à des incendies gigantesques, liés à la combustibilité de forêts peu entretenues, mais aussi à celle de plaines agricoles beaucoup plus avancées vers la friche que les nôtres. Regardons vers l’Espagne pour comprendre ce qui nous pend au nez dans les cinq à dix ans qui viennent.
Propos recueillis par Karl Pasquet