Des pièges à puces au premier butin de « l’Arsène Lupin des musées »
Après les célèbres et intimidants jacquemarts qui ornaient l’horloge publique de Thann, notre série estivale « Les pépites de nos musées » s’attarde cette semaine encore dans les étages du Musée des amis de Thann, où les visiteurs à l’œil aiguisé auront tôt fait de repérer certaines pièces dont la destination peut sembler de prime abord assez énigmatique. Exposés dans une vitrine, de curieux tubes en ivoire finement gravés et percés de minuscules trous suscitent ainsi bien des questions. Instruments de musique ? Objets de décoration ? « Ni l’un ni l’autre, il s’agit en fait de pièges à puces, datant probablement du XVIIIe siècle », explique ainsi Dominique Reichert, bénévole chargée des collections.
Les fameux pièges à puces, taillés dans de l’ivoire, très en vogue aux XVIIIe et XIXe siècle. Photo Stéphane Cardia
L’utilisation de ces étonnants objets a été décrite en détail par Adrien Pautard, dans un article publié en 2021 par la revue des Amis de Thann. L’auteur y écrit notamment que ces pièges à puces constituaient de véritables accessoires de mode, qui s’inscrivent dans la longue histoire de la beauté, de l’hygiène et de la vie quotidienne. Leur utilisation était relativement simple : par la partie supérieure du tube, qui se dévissait, on introduisait un morceau de tissu imprégné de miel, de résine, ou parfois de sang. Attirées par l’odeur, les puces entraient par les petits trous pour ensuite venir s’engluer dans le liquide. Ces objets très décoratifs étaient portés autour du cou, ou placés dans les vêtements ou les lits. « Toutes les classes de la société étaient concernées par la prolifération des parasites, puces, poux ou punaises », souligne Adrien Pautard, qui évoque notamment les femmes des classes aisées, vêtues de fourrures de zibeline ou de martre, propices aux infestations de puces.
Du bois calciné qui porte bonheur
Des puces aux portes, il n’y a qu’un pas, et c’est une porte très particulière que nous fait découvrir Dominique Reichert dans un recoin du troisième étage. La porte en question arbore en effet sur son panneau supérieur un superbe portrait d’un sergent du 152e RI (Régiment d’infanterie), réalisé en 1915 par le peintre et illustrateur français Georges Scott. « C’est un objet à double fonction, qui sert à la fois de porte et de toile de peinture », s’amuse Dominique Reichert, en précisant que cette porte provient de Saint-Amarin. Le musée thannois possède d’ailleurs une autre œuvre de Georges Scott, représentant également un militaire, réalisée celle-ci sur un support beaucoup plus conventionnel.
Le peintre et illustrateur Georges Scott a réalisé en 1915 ce portrait d’un soldat directement sur un panneau de porte. Photo Stéphane Cardia
L’art toujours, mais un peu plus contemporain, avec ces remarquables sculptures de femmes exposées au premier étage, et réalisées par le Thannois Francis Maller. Dans le cadre de l’exposition À l’ombre des bûchers , présentée au musée durant l’été 2025, l’artiste avait en effet réalisé 125 sculptures de femmes dans les restes des bois calcinés de la crémation des trois sapins. « L’idée était alors de rendre hommage aux 125 victimes accusées de sorcellerie, en majorité des femmes, et mortes sur les bûchers de Thann entre 1572 et 1620 », explique Dominique Reichert. « Plus largement, il s’agissait aussi de soutenir l’association Solidarité femmes 68, qui lutte contre les violences faites aux femmes. »
La démarche est d’autant plus remarquable que, selon Dominique Reichert, il existerait à Thann une vieille tradition qui veut que les restes des trois sapins calcinés portent bonheur. « Les habitants les récupéraient et les exposaient chez eux afin de s’attirer les faveurs du ciel. » Les sculptures de Francis Maller font d’ailleurs écho à une autre œuvre exposée juste à côté. Réalisée en 2005 par Jean-Luc Schicke, elle fait apparaître les 125 visages des victimes, tordus par la douleur et l’effroi.
Ce pistolet a été le premier objet dérobé par Stéphane Breitwieser, qui a par la suite écumé les musées de France et d’Europe. Photo Stéphane Cardia
L’Arsène Lupin des musées
Difficile de terminer ce tour d’horizon des collections du musée thannois sans parler de quelques-uns de ses chefs-d’œuvre, dont les sculptures d’origine de la collégiale Saint-Thiébaut, ou encore les célèbres panneaux des Bangards. C’est toutefois un objet beaucoup plus discret qui retiendra l’attention des connaisseurs, à savoir un pistolet de cavalerie et dragons, de marque Barth, fabriqué à Colmar au XVIIIe siècle. Un objet à l’histoire très particulière, puisqu’il s’agirait du premier de la longue liste des œuvres dérobées en France et en Europe par Stéphane Breitwieser, « l’Arsène Lupin des musées ».