"Les outils changent. Le regard est notre responsabilité", pour Marie-Ange Portal, le photojournalisme est nécessaire à notre compréhension du monde

La mort de Jean-François Leroy, fondateur de Visa pour l’Image, festival de photojournalisme de Perpignan, a inspiré à Marie-Ange Portal, elle-même photographe, une chronique pour Lignes ouvertes.

"Leroy est mort." Trois mots dans l’hommage de Polka, magazine de référence de la photographie à la mort, le 31 août, du fondateur du festival Visa pour l’image à Perpignan. Le photojournalisme va-t-il pour autant être guillotiné ? La séance est ouverte et nous pourrions en débattre.

Marie-Ange Portal après avoir sillonné l’Asie, photographie aujourd’hui la ruralité aveyronnaise.
Marie-Ange Portal après avoir sillonné l’Asie, photographie aujourd’hui la ruralité aveyronnaise.

C’est sans compter sur les photoreporters, d’ici ou d’ailleurs, qui continuent de porter un regard sur le monde, parfois au péril de leur vie. Ils nous le servent sur un plateau d’argent, ce regard. Celui qui se jette dans le brasier de la réalité avant l’arrivée des pompiers. Celui du témoin qui était là.

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Pendant trente-sept ans, Jean-François Leroy a défendu cette photographie du réel à Visa pour l’image à Perpignan, rendez-vous mondial du photojournalisme. Ma génération se souvient du slogan de Paris Match : "Le poids des mots, le choc des photos". Visa ne joue pas dans la cour du sensationnalisme. Les images sont dures, parfois insoutenables. Elles montrent aussi la beauté du monde. Chaque soir, sur grand écran, défile une année d’actualité internationale. Jean-François Leroy choisissait chaque image avec minutie pour ne pas trahir le regard porté sur le monde. Un regard sans filtre ? Pas tout à fait. Car le regard du photographe est subjectif. Personne ne peut prétendre que l’œil planqué derrière un viseur est objectif. Un pas à droite plutôt qu’à gauche. Un visage plutôt qu’une foule. Dès le cadrage, le photographe décide ce qui entre dans l’image et ce qui reste dehors. La subjectivité commence là.

Leroy est mort. Pas le photojournalisme. Il restera des femmes et des hommes pour être là, regarder et témoigner.

Lors de mon dernier Visa, en bas des gradins, j’échange avec Lélia et Sebastião Salgado. Deux heures autour du noir et blanc et, encore et toujours, du regard. Salgado me dit : "Photographier en couleur, c’est photographier une personne. Voir en noir et blanc, c’est photographier son âme." Il prend l’exemple d’une foule : "Si je photographie une foule avec une personne qui porte un pull rouge, je ne vois que ce pull. Si je photographie en noir et blanc, alors c’est le groupe qui apparaît." Le réel est devant nous. Mais chacun ne le regarde pas du même endroit. Jean-François Leroy le disait autrement dans une interview au Point : "Je vois des reportages au smartphone sublimes et d’autres à la chambre noire sans intérêt. Il n’y a aucune différence entre l’argentique et le numérique, c’est le regard qui compte." Et puis l’intelligence artificielle entre dans la partie. Dans son dernier édito, Jean-François Leroy écrivait : "La révolution technologique est capable du pire et paradoxalement, peut-être la plus belle opportunité que le journalisme a de se sauver."

"Un territoire rural petit mais immense…"

Aujourd’hui, correspondante de Midi Libre dans l’Aveyron, je regarde depuis un autre endroit. La voyageuse qui racontait le monde par l’image raconte désormais par les mots un territoire rural, petit mais immense par ses histoires et sa mémoire. Les changements sociaux, environnementaux et humains qui le traversent racontent aussi quelque chose de notre époque. Le carnet et le stylo prennent souvent la place du viseur. J’écoute. Je pose des questions. J’attends. J’essaie de comprendre avant de raconter. Ce n’est pas réducteur : c’est un bout de monde qui devient mon observatoire. Mais quelque chose ne change pas : le regard. Leroy est mort. Pas le photojournalisme. Il restera des femmes et des hommes pour être là, regarder et témoigner. Les outils changent. Le regard reste notre responsabilité.