"Les mégafeux arriveront aussi chez nous" : les pompiers voient venir le pire en province de Namur
À la veille d'une séquence où les températures vont regrimper, jusqu'à dépasser les 30°, rencontre avec le lieutenant Emmanuel Orio. 35 années de métier au sein d'un corps des pompiers. Selon cet officier de la zone NaGe, des feux gargantuesques dévorant tout sur leur passage, ils arriveront, tôt ou tard. Actuellement, il l'assure, la Belgique n'est pas prépare à combattre ces incendies monstrueux jusqu'à sembler immaîtrisables.
Nous sommes à la veille d'une nouvelle vague de chaleur, certes plus courte. Y a-t-il un niveau de vigilance accru aujourd'hui et les jours qui viendront ?
Emmanuel Orio : Non, il n'est pas plus important qu'hier ou avant-hier. Nous sommes dans une période de grands congés. Une partie du personnel est en vacances. Nous avons donc l'effectif habituel : nous sommes 21 prêts à partir.
Le réchauffement climatique et ses vagues de chaleur successives sont un nouveau référentiel pour vous ?
Nous ne sommes plus surpris. Par contre, leur ampleur nous impressionne. Lors de la dernière vague, en juin, nous avons retrouvé une périodicité d'interventions digne du Covid. Au niveau des ambulances, c'était hallucinant. Nous avions 3 ou 4 ambulances en intervention en permanence pendant 24 heures, ce qui n'était plus arrivé depuis 2021. Il y a eu une surmortalité (NDLR : la plus forte d'Europe). La canicule a entraîné 2 000 morts supplémentaires en Belgique rien que sur cet épisode. Et, un jour, le 27 juin je pense, il y a eu 650 décès en une seule journée en Belgique. C'est digne d'une des plus mauvaises journées du Covid. Cela monopolise énormément de personnel ambulancier. Pendant ce temps, la chaleur multiplie les petits incidents : feux de broussailles, départs de feu, installations électriques surchauffant. Et souvent, après 2 ou 3 jours de canicule, à peine avons-nous eu physiquement le temps de respirer qu'il faut repartir sur des impacts d'orage (des arbres tombés sur les routes, des branches, des inondations).
Avez-vous, en tant que pompier professionnel, des conseils à donner aux citoyens ?
Les conseils sont classiques. Être vigilant et faire preuve de bon sens, On ne va pas interdire aux gens de faire un barbecue chez eux, même si c'est interdit par le gouverneur dans les espaces publics et la nature. Être vigilant, c'est déjà prévoir que les choses peuvent dégénérer. C'est avoir un seau d'eau ou un tuyau d'arrosage prêt..Autre exemple, faire attention de ne pas garer son véhicule dans les hautes herbes sèches, parce qu'un pot d'échappement "rouge" de chaleur pourrait à tout moment mettre le feu aux talus et aux champs. Ces précautions peuvent nous éviter des sorties inutiles. Il faut que les citoyens entrent dans une culture du risque.
Dans la grande majorité des cas, les départs de feu sont-ils d'origine humaine ?
Dans la littérature à laquelle j'ai eu accès, 90 à 95 % des départs d'incendie sont dus au facteur humain. Il existe des cas plus particuliers, comme une bouteille d'eau laissée dans une voiture qui peut faire loupe et provoquer un départ de feu sur un siège. Nous avons déjà connu ce cas. C'est pareil dans la nature, un tesson de bouteille peut faire loupe et enflammer une végétation très sèche. Mais, dans 95 % des cas, on ose espérer que ce n'est qu'une maladresse humaine.
C'est pareil pour des appareils électroniques laissés dans une voiture sous le soleil ?
Oui, les batteries au lithium sont dangereuses lorsqu'elles sont en charge. Nous sommes déjà intervenus sur des incendies provoqués par une trottinette laissée en charge. C'est pour cette raison que nous déconseillons de recharger un GSM pendant la nuit hors de vue ou sur un oreiller, une table de nuit.
Quel comportement vous inquiète le plus en période de sécheresse ?
Le fumeur qui jette sa cigarette par la fenêtre. En cette période de sécheresse, c'est inconscient, bête et idiot. On peut détruire des hectares de nature pour une cigarette grillée en trois minutes
Le conseil que vous aimeriez que chaque citoyen retienne au cours de cet été infernal ?
(Il réfléchit, soupire). J'aimerais que les gens croient au GIEC (NDLR : Le Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du climat des Nations Unies). Qu'ils arrêtent de croire que ce sont des foutaises. Le réchauffement climatique est une réalité à laquelle nous sommes confrontés.
"Être pompier en Gironde, c'est un métier que je ne connais pas"
Lorsque vous voyez les images terrifiantes de la Gironde, quel regard portez-vous, en tant qu'officier belge, sur ce type d'événement ? L'impression que la terre brûle ?
Être pompier là-bas en ce moment, ce n'est pas le même métier que le nôtre ici. Et, il faut être clair, c'est un métier que je ne connais pas. Dans ces incendies gigantesques, il se produit des phénomènes de convection créés par le feu qui exigent des analyses techniques beaucoup plus poussées que celles que nous maîtrisons. Nous n'avons pas été formés à cela. C'est quelque chose qui m'impressionne autant que n'importe quel citoyen. On est vraiment dans le hors norme. Imaginez l'officier responsable d'une telle intervention. Il doit gérer peut-être mille pompiers sur place. Moi, sur une intervention, j'en gère au maximum 25 ou 30. Il faut gérer 300 véhicules, des moyens de la protection civile, des agriculteurs qui viennent prêter main-forte et une population à évacuer. C'est une situation de guerre. J'espère ne jamais devoir vivre ce qu'ils vivent en Gironde.
Des pompiers belges pourraient-ils aller leur prêter main-forte à leurs collègues français ?
Quand on parle d'envoyer une colonne de renfort en France, cela me fait un peu sourire. La Belgique n'a pas les moyens de prêter main-forte pour lutter contre de tels feux.
Quand on voit ces images infernales, beaucoup de Belges se disent : "Cela n'arrivera jamais chez nous. Nous n'avons pas d'aussi grandes forêts." Ont-ils raison ?
Ils ont tort. Nous savons que c'est ce qui va nous arriver dans très peu de temps. Nous nous y préparons. Si cela arrivait aujourd'hui, nous ne serions pas prêts. Nous attendons ici trois véhicules "feux de forêt" dotés d'un système d'autoprotection par extinction.
Comment une zone de secours se prépare-t-elle à un épisode de forte chaleur ?
On invite le personnel de garder son énergie pour l'intervention. Le quotidien change. On leur dit : "Il fait chaud, mettez-vous à l'aise. Une tenue sportive, un short, qui n'est habituellement pas accepté." L'objectif est que le corps supporte mieux la chaleur et soit prêt au moment du départ. Parce que, lorsqu'un pompier s'équipe et monte dans le véhicule, je peux vous dire qu'avant même d'arriver sur les lieux de l'intervention, il a perdu un litre d'eau dans sa tenue. Il est déjà en hyperthermie avant même d'attaquer le feu. On leur demande donc d'entretenir leur condition physique en en faisant le moins possible à la caserne.
Au sein de la zone NaGe, quels sont les secteurs plus sensibles ?
Le feu de forêt en lui-même reste du domaine de la rareté. C'est arrivé 2 fois sur les 10 dernières années à la Gueule du Loup, à Namur. C'est là qu'on s'est rendu compte qu'on n'était pas préparé. Mais la zone NaGe, ce sont des vallées encaissées, des bois de talus et d'autres très difficiles d'accès. Les feux y sont techniquement épuisants pour le personnel et peu accessibles. Et en Belgique, le seul moyen aérien dont on dispose, c'est l'hélicoptère de la police.
Comment protégez-vous les équipes qui interviennent plusieurs heures sous 35 ou 40 degrés ?
Nous disposions d'un véhicule surnuméraire que nous avons aménagé avec de l'air conditionné, une réserve d'eau, un réfrigérateur. Lors des grosses interventions, il est envoyé sur place afin que les équipes disposent d'un endroit frais pour récupérer et boire. Cette initiative interne a été mise en place le mois dernier par un sous-officier.
Après toutes ces années de carrière, y a-t-il un incendie qui vous a particulièrement marqué ? Un événement qui vous fait dire que le métier a changé ?
Je n'irais pas jusque-là. Nous avons cette faculté d'adaptation. Cela fait partie des qualités du pompier : savoir s'adapter à toutes les circonstances. Même lorsque ce sera difficile, plus long, plus pénible, nous ferons en sorte d'y arriver.
Le feu a-t-il changé ? Les conditions d'intervention se sont-elles compliquées ?
Notre métier ne fait que changer et évoluer. On s'adapte. Le réchauffement climatique n'est pas le seul en cause. Il y a le changement de l'habitat qui fait que les feux ne sont plus les mêmes qu'il y a 5 ans. L'incendie d'une maison bien isolée donne un feu de grande chaleur, puisque celle-ci se retrouve comme prisonnière entre quatre murs.
Vous n'avez jamais été confronté à ce que vivent les pompiers en Gironde, lorsqu'ils doivent choisir de sauver une maison plutôt qu'une autre ?
C'est une règle de tout pompier. Cela s'appelle "la part du feu". Sur une intervention, le feu nous indique parfois que nous ne pourrons pas tout sauver. La décision consiste alors à dire : "Ceci, nous allons le sauver", et à engager tous les moyens nécessaires pour y parvenir, en sachant que le reste est perdu. C'est ce qu'on appelle la part du feu.
Après toutes ces années de carrière, qu'est-ce qui vous frappe le plus dans l'évolution des interventions estivales ?
Ce qui me frappe le plus, c'est la puissance des épisodes de canicule. Il faut s'imaginer que la chaleur est tout aussi éprouvante pour le pompier qui part au feu. Cela ajoute énormément à la pénibilité du métier. Quand les gens cherchent un endroit frais, près d'un point d'eau ou d'un ventilateur, nous, nous enfilons une tenue destinée à nous protéger du feu. Pour le corps, cela exige une condition physique importante. Et même avec une excellente condition physique, les coups de chaleur arrivent. J'en ai encore subi un il y a un an, lors d'un incendie d'habitation, en pleine canicule. Le corps monte en hyperthermie. Au début, ce sont les réflexes qui deviennent moins bons. La réflexion aussi, parce que le cerveau ne donne plus les bonnes informations. Or, travailler dans un environnement infernal avec un cerveau qui ne vous alerte plus correctement, c'est dangereux.
Les personnes victimes d'un coup de chaleur doivent être réhydratées et refroidies le plus rapidement possible. Sinon, elles doivent être transportées aux urgences. C'est vraiment ce qui me frappe le plus aujourd'hui : notre corps ne s'est pas adapté à ces canicules, alors que notre métier nous oblige à intervenir sous des chaleurs terribles avec des tenues de protection. C'est vraiment très pénible.
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