"Les journaux flamands parlent peu de la Wallonie, comme si une partie du pays était sortie du champ de vision de l'autre"
Née à Gand en 1986, Isolde Van den Eynde nous adresse la parole en français. La conversation se prolonge dans la langue de Molière alors que nous lui avons adressé la parole en… néerlandais. Elle s'exprime avec une aisance désarmante. La journaliste nous confie que le français a toujours fait partie de sa vie. Lorsqu'elle était enfant, ses parents l'envoyaient suivre des stages en Wallonie. À l'école, elle prenait plaisir à jouer des pièces de théâtre en français. Plus tard, elle partagera plusieurs années de sa vie avec un Marseillais. "Il m'arrivait même de rêver en français", sourit-elle.
L'anecdote en dit long sur l'éditorialiste du Het Laatste Nieuws, devenue l'une des voix les plus écoutées du journalisme politique flamand. Fille de Francis Van den Eynde (1946-2021), député du Vlaams Belang et ancien vice-président de la Chambre, la Gantoise considère la maîtrise du néerlandais et du français comme une condition essentielle du vivre-ensemble belge.
En Flandre aussi, l'école est sous tension"Connaître le néerlandais et le français est une nécessité dans notre pays. Les langues permettent de comprendre la culture de l'autre. Est-il normal qu'en Belgique francophone, le latin ait longtemps été davantage valorisé que le néerlandais ? Inversement, en Flandre, malgré l'enseignement obligatoire du français, de nombreux jeunes montrent moins d'intérêt pour cette langue. Je le regrette, car lorsque la langue recule, la curiosité s'efface", constate la journaliste.
Une Wallonie familière
Pour la journaliste, le problème prend racine dès l'école, des deux côtés de la frontière linguistique. Plus inquiétant encore, le fossé linguistique est devenu un fossé de connaissance.
"Les journaux flamands parlent peu de la Wallonie, comme si une partie du pays était progressivement sortie du champ de vision de l'autre", expose la journaliste qui se souvient de sa découverte, tardive, du Parlement wallon, à Namur. Elle y a éprouvé le sentiment paradoxal de visiter un lieu étranger alors qu'il appartenait à son propre pays. Une impression qui, selon elle, en dit long sur l'évolution de la Belgique.
Un drapeau qui fait des vagues à AnversPourtant, la Wallonie ne lui est pas étrangère. Chaque année, elle séjourne dans la région de Vielsalm avec sa belle-famille. Elle aime cette Wallonie des forêts, des villages et des grands espaces où, dit-elle, "le temps semble ralentir", loin d'une Flandre plus dense et plus pressée.
Au fil de sa carrière, elle a également noué de nombreuses relations avec des journalistes francophones, notamment à la RTBF. "Nos conversations portent autant sur la politique que sur la culture ou l'actualité belge. J'y retrouve souvent une même manière de regarder un pays dont la complexité institutionnelle confine parfois à l'absurde ", sourit-elle.
"La France a deux ou trois choses à apprendre de la Belgique"Des clichés vont disparaître
Cette double connaissance nourrit aussi un regard lucide sur les deux régions. Pour Isolde Van den Eynde, la Wallonie dispose d'atouts importants, notamment dans l'innovation et les nouvelles technologies.
Ce qui lui manque parfois, estime-t-elle, c'est davantage de confiance dans son potentiel économique. Pendant longtemps, une partie du monde politique francophone s'est montrée plus méfiante à l'égard de l'entreprise que la Flandre, où les chefs d'entreprise bénéficient généralement d'une image plus positive.
L'arrivée de l'entrepreneur Ivan Verougstraete à la tête des Engagés lui paraît révélatrice. Au sud du pays, son parcours dans le secteur privé a suscité des interrogations ; au nord, beaucoup ont salué la décision d'un entrepreneur mettant son expérience au service de la vie publique. Deux réactions qui traduisent davantage des sensibilités différentes qu'une opposition irréductible.
Isolde Van den Eynde se réjouit toutefois de voir certains clichés s'estomper. "L'image du Wallon paresseux existe encore dans certains discours flamands, mais les élections de 2024 ont montré que les attentes des électeurs évoluent aussi au sud du pays. La valorisation du travail est devenue un thème partagé.
Les faits finissent souvent par avoir raison des caricatures," observe-t-elle. Elle ne voit d'ailleurs pas la Wallonie comme une région en retard sur la Flandre. Chacune possède, selon elle, ses forces et ses angles morts. La Wallonie lui paraît parfois plus souple pour lancer un projet économique, tandis que la Flandre tend à s'enfermer dans les procédures et les réglementations.
Compromis dans les coulisses
Elle cite volontiers le ténor libéral Herman De Croo qui s'était opposé à la fermeture du bar du Parlement fédéral. L'anecdote l'amuse, mais elle lui semble révélatrice. "Les compromis belges ne naissent pas seulement dans les salles de réunion. Ils se construisent aussi autour d'un café ou d'un verre partagé", sourit-elle.
Isolde Van den Eynde voit dans l'anecdote du bar du Parlement une illustration de sa conviction que les compromis belges se construisent autant dans les échanges informels que lors des négociations officielles.
Si elle s'inquiète à cet égard de l'éloignement croissant entre Flamands et francophones, elle reste persuadée que le dialogue, la curiosité et la volonté de mieux se connaître demeurent les meilleurs remparts contre les préjugés et le véritable ciment de l'avenir de la Belgique.
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