Les incidents de Ceuta ébranlent la solidarité européenne sur la migration et créent des tensions entre l'Espagne et d'autres États membres
Répondant à la demande pressante de nombreux États membres de l'Union européenne (UE), la présidence irlandaise du Conseil a convoqué une réunion en visioconférence des ministres des Affaires intérieures des Vingt-sept, pour discuter des événements survenus le 30 juillet à Ceuta. Ce jour-là, plus de 72 000 personnes, selon Madrid, ont tenté de franchir la frontière séparant l'enclave espagnole du Maroc. Au moins 72 d'entre elles auraient perdu la vie, toujours selon l'Espagne, tandis que Rabat minimise le bilan et parle de onze victimes.
La réunion de mardi doit permettre aux Vingt-sept de "tirer les enseignements" de l'épisode du 30 juillet, de réfléchir "à une réponse européenne commune" à ce type de situation, a écrit la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, aux Vingt-sept. Elle évoque le renforcement des frontières, de la diplomatie migratoire avec les pays tiers, des politiques de réadmission et de retour, des mécanismes d'alerte et de préparation et de la lutte contre les passeurs, Mais l'un des objectifs de la visioconférence sera également "de faire redescendre la pression politique", glisse une source européenne. Lors de la réunion préparatoire des ambassadeurs des Vingt-sept auprès de l'UE, "les États membres ont exprimé leur solidarité envers l'Espagne et salué les efforts rapides des autorités espagnoles pour répondre à la situation à Ceuta", précise une autre source européenne. Un apaisement nécessaire, suite aux vives tensions politiques entre l'Espagne et plusieurs autres États membres, à commencer par l'Italie, provoquées par les événements de Ceuta.
La Belgique ne demandera pas la suspension de l'Espagne de l'espace Schengen, mais fustigera sa politique migratoireHaro sur Madrid
Le gouvernement espagnol dirigé par le socialiste Pedro Sanchez a en effet été ciblé par la droite et l'extrême droite européenne. Sur le réseau social X, l'eurodéputé allemand Manfred Weber, président des conservateurs du Parti populaire européen (PPE, première force politique de l'UE) a affirmé que les événements de Ceuta étaient "la conséquence directe de l'appel d'air créé par la régularisation massive, doublée de l'instrumentalisation de la migration illégale". L'Espagne a lancé d'avril à juin une opération visant à régulariser le séjour de quelque 1,2 million d'étrangers présents sur son sol.
"Une lecture intéressée des mafias de trafiquants d'êtres humains" : les coulisses de l'afflux massif de migrants à CeutaDans l'élan, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, et plusieurs membres de sa coalition gouvernementale de droite et d'extrême droite ont suggéré de suspendre la participation de l'Espagne à l'espace européen de libre circulation Schengen. La Première ministre danoise Mette Frederiksen a laissé entendre que c'était une option "à considérer". "De la connerie pure", qui ne répond qu'à la seule logique politique, soupire un insider européen. Il existe bien un mécanisme qui permettrait au Conseil de décider de la suspension d'un État membre s'il manquait de manière "durable et persistante" aux obligations qui lui incombent de contrôler les frontières extérieures de l'UE, faisant peser un risque sur l'intégrité de Schengen. C'est loin d'être le cas de l'Espagne : lors de la réunion des ambassadeurs des Vingt-sept auprès de l'UE Madrid a indiqué que 70 000 des 72 000 qui avaient pénétré dans l'enclave étaient repartis de Ceuta et la Commission a confirmé qu'aucun d'eux n'a rejoint le continent européen. De plus Ceuta, et Melilla, l'autre enclave espagnole en Afrique du Nord, sont de facto hors de Schengen : l'identité des personnes qui les quittent pour rejoindre l'Espagne est contrôlée.
L'Espagne dénonce une attitude "égoïste"
Sans aller aussi loin que Rome et Copenhague, vingt-deux États membre, dont la Belgique, ont signé une lettre envoyée samedi aux institutions européennes, à l'initiative Mmes Meloni et Frederiksen, les deux dirigeantes qui donnent le "la" du discours européen musclé sur la migration. Le courrier reprend l'air connu de la lutte contre la migration illégale et du renforcement des frontières – priorités unanimement partagées par les Vingt-sept. Mais il tacle aussi l'Espagne, sans la citer, en glissant qu'il faut "s'attaquer à toutes les politiques qui créent des appels d'air, comme la régularisation d'un grand nombre de migrants en situation illégale". Lancée en avril et clôturée en juin, la procédure de régularisation espagnole ne concerne que les personnes – essentiellement des Latino-Américains – qui pouvaient apporter une preuve de résidence antérieure au 1er janvier 2026 et qui avaient séjourné au moins cinq mois consécutivement en Espagne. N'en reste pas moins que plusieurs capitales reprochent à Madrid d'avoir mis en œuvre une politique qui est pourtant une prérogative nationale.
L'Espagne s'apprête à régulariser 500 000 étrangers résidant dans le pays sans avoir le droit de séjourPedro Sanchez s'est lui aussi fendu d'un courrier adressé à la présidente de la Commission dans lequel il dénonce l'attitude "égoïste" de certains États membres, "guidés par des préjugés, des fake news, l'ignorance ou l'intérêt politique" contre "les principes de solidarité qui nous lient ensemble". Et de rappeler que Madrid avait répondu à l'appel à l'aide de Rome, en 2023, lorsque 10 000 migrants avaient débarqué en quelques jours sur l'île italienne de Lampedusa. Sur X, le socialiste espagnol souligne encore qu'au cours des cinq dernières années, l'Italie et la Grèce ont enregistré plus d'entrées illégales que l'Espagne.
La cible Sanchez
"Objectivement, on ne peut pas dire que l'Espagne a fait moins bien que d'autres dans l'application des règles communes sur la migration et l'asile", contextualise Alberto-Horst Neidhardt, chef du programme migration et diversité européenne au centre de réflexion European policy centre. Les réactions européennes aux incidents de Ceuta illustrent plusieurs choses. Figure de proue de la famille socialiste européenne, qui ne compte plus que quatre chefs de gouvernement – dont… la Danoise Frederiksen – le chef du gouvernement espagnol est une cible de prédilection pour la droite et l'extrême droite européennes. Le PPE, notamment, espère faire tomber le domino espagnol dans son escarcelle, lors des élections de l'an prochain. Ce n'est pas non plus un hasard si l'Espagne a essuyé son lot de critiques venant des États-Unis – qui ne digèrent pas que Madrid ne souscrive pas à l'injonction du président Trump aux membres de l'Otan de porter à 5 % du PIB leurs dépenses militaires – et d'Israël, dont la politique au Proche-Orient est vivement dénoncée par l'Espagne.
Le Parlement européen durcit le ton sur l'immigration : "Une étape supplémentaire dans la déshumanisation de la politique migratoire de l'Union"Des messages à l'électeur… et à l'UE
Par ailleurs, "les changements des dernières années dans les politiques et les législations sur la migration montrent qu'il s'agit d'une question dont le traitement est davantage guidé par les considérations politiques et l'émotion que par les seuls faits", épingle M. Neidhardt. "Ce qui explique la réaction d'autres gouvernements" à la crise de Ceuta est la volonté "d'envoyer un message politique à leurs électeurs pour montrer qu'ils se saisissent rapidement de ces questions". Lors des élections de 2027, le parti post-fasciste Fratelli d'Italia de Giorgia Meloni et La Ligue du vice-Premier ministre Matteo Salvini devront composer avec la concurrence du parti Futur national, situé plus loin encore à l'extrême droite.
"D'un autre côté, ces gouvernements envoient aussi un message à l'UE et à la Commission européenne" pour pousser leur agenda sur la migration au niveau européen, avance M. Neidhardt. La crise de Ceuta offre à Rome, Copenhague et d'autres l'opportunité de "réclamer de la coopération et des fonds européens pour soutenir des processus migratoires, en particulier les (très controversés, NdlR) hubs européens de retour des demandeurs d'asile déboutés installés dans des pays tiers". Un projet auquel s'oppose, l'Espagne, entre autres…
Le Parlement européen et les Vingt-sept s'entendent pour durcir les mécanismes d'expulsion des étrangers en séjour irrégulierPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.