"Les colons savent que c'est maintenant ou jamais" : comment une semaine de violences fait redouter un embrasement en Cisjordanie
France Télévisions
Publié le 01/08/2026 07:06
Temps de lecture : 5min
Après plusieurs jours marqués par des affrontements meurtriers, une vaste opération militaire israélienne et de nouvelles attaques de colons, l'ONU alerte sur une "détérioration rapide" de la situation, tandis que plusieurs médias israéliens évoquent le risque d'une "troisième intifada".
En une journée, le 24 juillet, le village palestinien de Tell, près de Naplouse, a basculé dans la violence. Une confrontation entre des colons israéliens et des habitants a fait six morts : quatre Palestiniens et deux Israéliens. Dans les heures qui ont suivi, des groupes de colons ont mené des attaques de représailles contre plusieurs villages palestiniens. Des maisons, des véhicules et deux mosquées ont été incendiés. L'armée israélienne a ensuite lancé ensuite une vaste opération dans le nord de la Cisjordanie. En quelques heures à peine, la tension est montée d'un cran.
Cette flambée de violence a rapidement gagné la scène internationale. Devant le Conseil de sécurité de l'ONU, mardi 28 juillet, le coordinateur spécial adjoint pour le processus de paix au Moyen-Orient, Ramiz Alakbarov, a alerté sur une situation qui "se détériore rapidement". Le lendemain, une porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l'homme, Ravina Shamdasani, a dénoncé une violence des colons et une expansion des colonies qui "ne font qu'empirer", appelant les Etats à agir "de toute urgence".
L'alerte de l'ONU a trouvé un écho jusque dans une partie de la presse israélienne. Dans Yediot Aharonot et Haaretz, plusieurs éditorialistes et responsables sécuritaires mettent directement en cause la politique du gouvernement de Benyamin Nétanyahou, certains allant jusqu'à évoquer le risque d'une "troisième intifada". Que s'est-il passé en quelques jours pour que les Nations unies, une partie des médias israéliens et plusieurs responsables de la sécurité tirent simultanément la sonnette d'alarme ? Retour sur une semaine qui a ravivé les tensions en Cisjordanie.
Le point de départ de cette nouvelle séquence de violences remonte au jeudi 23 juillet. Près de la colonie israélienne d'Itamar, dans le nord de la Cisjordanie occupée, deux Palestiniens sont tués après avoir, selon l'armée israélienne, poignardé un civil venu participer à "l'extinction d'un incendie". Les autorités palestiniennes contestent cette version et affirment que les habitants étaient venus combattre un feu qu'ils attribuent, au contraire, à des colons israéliens. Quelques heures plus tard, un troisième Palestinien de 25 ans est abattu près de Jénine après avoir, selon l'armée, poignardé un soldat israélien.
Le lendemain, le 24 juillet, la situation bascule. Une vingtaine de colons israéliens pénètrent dans le village palestinien de Tell, près de Naplouse, malgré l'interdiction faite aux citoyens israéliens d'entrer dans cette zone administrée par l'Autorité palestinienne. Une confrontation éclate avec les habitants. Le bilan est lourd : quatre Palestiniens et deux Israéliens sont tués.
Les heures suivantes voient les représailles se multiplier. Des groupes de colons s'en prennent à plusieurs villages palestiniens, où des maisons, des véhicules et deux mosquées sont incendiés, selon l'AFP. Le samedi, de nouveaux affrontements éclatent près de la colonie de Susya cette fois, dans le sud de la Cisjordanie.
En réaction, l'armée israélienne lance alors une vaste opération dans le nord de la Cisjordanie, notamment à Naplouse, où elle procède à des dizaines d'arrestations dans le cadre d'une "opération antiterroriste". Benyamin Nétanyahou prend la parole dimanche 26 juillet et affirme que Tsahal est prête à étendre ses opérations contre ce qu'il qualifie de "foyers terroristes".
Pour Thomas Vescovi, chercheur indépendant spécialiste d'Israël et des territoires palestiniens occupés, ces événements ne constituent pas une simple succession d'incidents. Ils s'inscrivent dans un mouvement de fond qui, selon lui, s'est nettement accéléré depuis l'arrivée au pouvoir, fin 2022, de l'actuelle coalition de Benyamin Nétanyahou. "On voit actuellement se déployer une stratégie qui vise à provoquer, à harceler régulièrement les Palestiniens pour les empêcher d'accéder à certaines zones agricoles, certaines vallées ou certaines collines", explique-t-il à franceinfo. Selon lui, les colons les plus radicaux savent que les prochains mois pourraient "être décisifs" sur le plan politique et cherchent à créer "un rapport de force" avant les prochaines élections législatives israéliennes du 27 octobre, si elles se tiennent comme prévu. "Ils savent que c'est maintenant ou jamais", conclut-il.
Le chercheur souligne également que les attaques de colons ne peuvent être analysées indépendamment de l'action des autorités israéliennes. Selon lui, les violences sont facilitées par un sentiment d'impunité croissant. "Aujourd'hui, les colons savent qu'ils ont un blanc-seing complet", estime-t-il, pointant notamment le soutien affiché par plusieurs ministres issus du mouvement des implantations.
Cette analyse trouve un écho jusque dans une partie de la presse israélienne. Dans Yediot Aharonot, le journaliste Nahum Barnea, l'une des principales plumes du quotidien, dresse un constat similaire. Selon lui, les auteurs des violences n'agissent ni de manière isolée, ni en marge des autorités, mais dans un climat politique qui les encourage.
Sous la plume du journaliste Nahum Barnea, le quotidien israélien Yediot Aharonot est allé jusqu'à évoquer le spectre d'une "troisième intifada". Selon l'éditorialiste, si un nouveau soulèvement devait éclater, il serait "différent des deux précédents". Il met également en cause la politique du gouvernement de Benyamin Nétanyahou, qu'il juge en partie responsable de la dégradation de la situation en Cisjordanie. Pour autant, Thomas Vescovi invite à la prudence. Selon lui, la situation actuelle est certes d'une violence inédite depuis plusieurs années, mais elle diffère profondément de celle qui avait précédé les deux précédentes. "Contrairement aux deux premières, il n'existe plus aujourd'hui de mouvement national palestinien suffisamment structuré pour coordonner un soulèvement de grande ampleur", souligne-t-il.
Le chercheur refuse donc de prédire un embrasement généralisé. "Personne n'avait prévu la première ou la deuxième intifada", rappelle-t-il. En revanche, il estime que les conditions actuelles alimentent un profond sentiment d'abandon parmi les Palestiniens. "Ils ont le sentiment d'être seuls face aux violences qu'ils subissent, sans protection", résume-t-il. Les chiffres traduisent cette dégradation. Depuis le début de la guerre dans la bande de Gaza, au moins 1 097 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par des soldats ou des colons israéliens, selon les autorités palestiniennes. Côté israélien, au moins 48 personnes ont perdu la vie dans des attaques palestiniennes ou lors d'opérations militaires, selon les autorités israéliennes. Une certitude demeure : si personne ne peut dire si la Cisjordanie est à l'aube d'un nouveau soulèvement, les signaux d'alerte, eux, se multiplient.
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