Les artistes souffrent-ils plus souvent de troubles psychiques que le reste de la population ?
Vincent van Gogh et ses crises délirantes, Camille Claudel internée, Antonin Artaud pris en charge par la psychiatrie, jusqu’à Yayoi Kusama et son obsession dévorante des pois : l’image de l’artiste ayant des troubles est bien connue. En son temps, le philosophe Aristote affirmait qu’« aucun grand génie n’a jamais existé sans une part de folie ». Mais que dit exactement la science ?
L’étude la plus solide sur le sujet est menée par le psychiatre suédois Simon Kyaga et son équipe de l’institut Karolinska, publiée en 2011 dans le British Journal of Psychiatry. Entre 1973 et 2003, les chercheurs ont observé des personnes hospitalisées pour schizophrénie, trouble bipolaire ou dépression, ainsi que leurs proches non diagnostiqués.
Une prédisposition familiale ?
Le résultat surprend : les personnes bipolaires et les frères et sœurs en bonne santé de patients schizophrènes ou bipolaires étaient surreprésentés dans les professions créatives. En revanche, les schizophrènes eux-mêmes n’exerçaient pas plus souvent une profession créative en général et la dépression, chez les patients comme chez leurs proches, ne démontrait aucun lien avec la créativité. Autrement dit, ce n’est pas la maladie qui rend créatif, mais peut-être une prédisposition familiale partagée.
En 1993, dans son livre Touched with Fire sur les liens entre bipolarité et création, la psychiatre américaine Kay Redfield Jamison devançait les conclusions de l’étude suédoise de 2011, parlant d’un taux disproportionné de maladie mentale, en particulier de trouble bipolaire, chez les personnalités créatives. Avec une nuance importante : il n’existe aucune relation simple entre psychopathologie et créativité : « La plupart des personnes créatives ne sont pas malades, et la plupart des malades mentaux ne sont pas particulièrement créatifs ».
Une vulnérabilité qui nourrit la créativité… ou le trouble psy

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Raphaël Gaillard, Un coup de hache dans la tête, 2022
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© éd. Grasset
D’autres travaux ont depuis exploré le filon génétique. Une étude islandaise parue en 2015 dans la revue Nature Neuroscience, menée sur près de 86 000 personnes, a montré que les membres d’associations artistiques portaient davantage de variants génétiques associés au risque de schizophrénie et de trouble bipolaire – sans pour autant être malades. La créativité se logerait ainsi à mi-chemin entre santé mentale ordinaire et vulnérabilité psychiatrique, comme si le même terreau génétique pouvait, selon les circonstances, nourrir l’invention ou le trouble.
Une idée que reprend le psychiatre Raphaël Gaillard dans Un coup de hache dans la tête, essai publié en 2022 (éd. Grasset). Le médecin rappelle que ce lien tiendrait moins de la maladie elle-même – laquelle ne permet pas toujours de créer – que de la parenté génétique : ce serait chez les proches des patients, plus que chez les patients, que se nicherait le supplément de créativité. « Le lien entre folie et créativité devient un lien de parenté : notre ADN nous rend vulnérables aux troubles psychiques en même temps qu’il nous permet de créer », écrit-il.
Mais gare au biais tenace de notre mémoire sélective ! On retient Van Gogh ou Yayoi Kusama mais on oublie les milliers d’artistes qui ont vécu et créé sans jamais franchir la porte d’un hôpital psychiatrique.
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