"Le ressentiment est exploité par les dirigeants comme une manière de gouverner"
Les passions dangereuses (8/8)
Quand vous parlez, vous dérapez inévitablement vers le ressentiment et vous en voulez à la terre entière ? Vous vous dites que quelque chose ne va pas en vous et qu'il vous faut absolument changer ? Pour définir le ressentiment, le philosophe Guillaume Le Blanc s'appuie sur L'homme du souterrain, roman de l'écrivain russe Fédor Dostoïevski (1821-1881) qui dépeint un homme enfermé dans la cage mentale qu'est le ressentiment. "L'hypothèse avancée par Dostoïevski est que le dégoût de la vie est l'ultime passion quand nous sommes séparés de la vie. Son personnage éructe seul dans son souterrain, dit du mal de tout le monde, tout le temps. Aujourd'hui, beaucoup de personnes sont enclines au ressentiment, que je considère comme la passion terminale car, d'une certaine façon, elle équilibre toutes les autres passions (voir les épisodes précédents) qui nous déséquilibrent" : "Avec le ressentiment, j'arrive à tenir alors que j'ai la haine, alors que j'ai peur, alors que je suis envieux, alors que je suis jaloux. Je tiens le coup dans une sorte de psyché de la soumission : la lâcheté, la paresse, la jalousie, le mensonge, l'envie, la haine, la peur seraient sans doute invivables sans la passion du ressentiment qui leur confère une justification externe et permet ainsi de les équilibrer".
"La haine permet de ne plus avoir peur de celui que l'on a désigné comme ennemi""Idéalement, il faudrait lâcher toutes ces passions dangereuses qui détruisent notre puissance d'exister, qui nous rendent tristes, parce que nous sentons bien que nous ne désirons pas vivre en étant envieux jaloux, ou en ayant peur." Mais, et c'est ici une hypothèse qu'avance le philosophe, "cette construction psychique de l'homme et de la femme du ressentiment est aujourd'hui exploitée par nos gouvernants, dont le premier réflexe est de justifier les raisons de ce ressentiment en nous signalant que nous avons raison d'être en colère, d'avoir peur, de haïr l'étranger, d'être envieux de celui qui gagne le salaire minimum parce qu'il a plein d'avantages sociaux, etc. Le ressentiment est donc aussi une passion politique parce qu'il est exploité comme une manière de gouverner. Ici, on retrouve le fameux adage du Guépard de l'écrivain italien Lampedusa, repris par Visconti dans son film : il faut que tout change pour que rien ne change. Effectivement, l'homme politique contemporain, que j'appelle le grand démagogue, est celui qui va montrer à ses gouvernés qu'il les a compris dans leurs souffrances, dans leur misère du quotidien, dans leurs épreuves. C'est-à-dire qu'il a identifié les causes du malheur dont souffrent ces personnes, mais en réalité, c'est une tactique destinée à faire qu'au bout du compte, rien ne change : les structures de vies inégales restent en place".
Tuer l'espoir
C'est ainsi que, pour Guillaume Le Blanc, les autocrates tuent l'espoir pour alimenter le ressentiment. "L'autocratie contemporaine implique de prendre l'individu tel qu'il est dans ses passions négatives, non pas pour l'émanciper, mais pour le lier davantage à ces passions en entretenant le malheur social supposé être la cause de ces passions négatives. Quand l'autocrate dit que le malheur vient des quelques nantis, des personnes qui profitent de vous, en réalité, il faudrait comprendre que le malheur vient de l'inégalité entre les vies, qui ne peuvent être compensées que par des mécanismes de solidarité, de justice distributive, qui implique une tout autre démarche."
"Quelqu'un qui écoute CNews du matin au soir finit par avoir peur de tout, de bonne foi"L'antidote aux passions qui nous rongent est, dès lors, "la critique sociale, beaucoup plus qu'une sorte de médecine douce du développement personnel. Je crois fondamentalement que les individus n'ont pas à s'adapter à leurs maux, ils ont à s'émanciper des raisons qui sont à l'origine de leurs maux. D'où l'importance, aujourd'hui, de construire des collectifs de critique sociale dans nos sociétés contemporaines. Après tout, je crois que c'est déjà le cas : beaucoup d'associations, de structures œuvrent déjà comme des dispositifs de soutien aux personnes à travers le soin, le "care". Cette démarche existe, mais elle n'arrive pas suffisamment à émerger comme une proposition de la société parce que le discours des gouvernants maintient une idéologie de l'assignation des individus à leurs passions négatives".
→ Guillaume Le Blanc, "Les passions dangereuses", Albin Michel, 285 pp., 18,90 €
→ Déjà parus :
(1/8) La paresse
(2/8) La lâcheté
(3/8) Le mensonge
(4/8) L'envie
(5/8) La jalousie
(6/8) La peur
(7/8) La haine
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