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  • 2026-08-02 17:11:56 +0000 UTC

    Aug 02, 2026

    Le Maroc a-t-il organisé l'afflux de migrants vers Ceuta ?

    Alors que le bilan de l'arrivée massive de jeunes Marocains vers Ceuta est passé dimanche à 72 morts, les causes exactes du drame restent à établir. Les autorités marocaines n'ont toujours pas réagi officiellement et certains estiment qu'elles pourraient avoir joué un rôle en instrumentalisant la migration à des fins diplomatiques.

    En quelques jours, plus de 50'000 personnes, en très grande majorité des jeunes hommes ou adolescents marocains, ont convergé sans autorisation vers l'enclave espagnole de Ceuta. Elles sont presque toutes reparties entre vendredi et samedi après l'intervention des autorités et de l'armée espagnoles.

    Au moins 72 personnes sont mortes en mer durant ces événements, noyées ou écrasées en tentant d'escalader un brise-lames et la clôture frontalière, selon un nouveau bilan publié dimanche.

    Les expulsions, elles, se sont faites globalement dans le calme et la situation est presque revenue à la normale dans le territoire d'environ 80'000 habitants. Mais des questions subsistent quant aux causes réelles de cet afflux soudain et inédit par son ampleur.

    >> Le reportage de Valérie Demon dimanche à Ceuta :

    Escortés par l'armée espagnole, des jeunes Marocains qui étaient entrés en Espagne retournent au Maroc depuis Ceuta, le samedi 1er août 2026. [Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved. - ANTONIO SEMPERE]Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved. - ANTONIO SEMPERE

    Reportage à Ceuta, où le calme est partiellement revenu / Le 12h30 / 2 min. / aujourd'hui à 12:32

    Ce que l'on sait, c'est que des rumeurs ont circulé sur les réseaux sociaux et dans la ville marocaine de Fnideq, voisine de Ceuta, sur une ouverture de la frontière. Elles se seraient notamment appuyées sur une décision de la justice espagnole, rendue le 29 juin, contre certains refoulements immédiats ('pushbacks') de personnes arrivées par la mer.

    La frontière comme outil de chantage migratoire

    Mais vendredi matin, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a évoqué "une attaque" contre "l'intégrité territoriale de l'Espagne", accusant "des mafias" d'être à l'origine de la rumeur. Et si la formule du dirigeant espagnol reste vague, des voix évoquent une potentielle implication des autorités marocaines dans cet emballement.

    L'Association marocaine des droits humains (AMDH) a notamment appelé samedi à l'ouverture d'une enquête "sérieuse et indépendante pour établir les responsabilités". Et plusieurs éléments viennent appuyer cette hypothèse, car ce n'est pas la première fois que Rabat utilise cette frontière comme outil de chantage diplomatique, souvent au détriment de sa population.

    >> L'analyse d'Auriane Loizeau dans le 12h45 :

    Chaos à Ceuta: l'analyse d'Auriane Loizeau en direct de Madrid

    Chaos à Ceuta: l'analyse d'Auriane Loizeau en direct de Madrid / 19h30 / 1 min. / vendredi à 19:30

    Le Sahara occidental, centre de gravité de la diplomatie marocaine

    En 2019, le royaume marocain avait fermé le poste-frontière dévolu au transport de marchandises, officiellement pour réguler la contrebande, mais aussi pour faire pression sur l'Espagne sur la question du Sahara occidental, un territoire revendiqué par le Maroc. Il avait ainsi fortement affaibli l'économie de la région de Fnideq et aggravé la précarité de sa population.

    Il y a aussi le précédent très similaire de mai 2021, lorsque 8000 à 10'000 personnes, essentiellement des Marocains et quelques migrants subsahariens, avaient franchi la frontière à la nage ou à pied à la faveur d'un relâchement des contrôles par le Maroc. Un choix très vraisemblablement lié à la décision de l'Espagne, quelques semaines plus tôt, d'accueillir le chef du Front Polisario, mouvement indépendantiste du Sahara occidental, pour y être soigné du Covid-19.

    Or, ce nouvel afflux meurtrier vers Ceuta survient une semaine seulement après une visite officielle de Pedro Sanchez en Algérie le 20 juillet en vue d'un rapprochement avec ce pays, voisin et ennemi du Maroc en raison principalement de son soutien au Front Polisario.

    Des soldats de l'armée espagnole et des travailleurs de la Croix-Rouge viennent en aide à un migrant qui a nagé depuis le Maroc jusqu'à l'enclave espagnole de Ceuta, le samedi 1er août 2026. [Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved. - ANTONIO SEMPERE]
    Des soldats de l'armée espagnole et des travailleurs de la Croix-Rouge viennent en aide à un migrant qui a nagé depuis le Maroc jusqu'à l'enclave espagnole de Ceuta, le samedi 1er août. [Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved. - ANTONIO SEMPERE]

    Espagne et Maroc, amis ou ennemis?

    "C'est une instrumentalisation de sa propre population, par le Maroc, pour faire payer à l'Espagne son rapprochement avec l'Algérie", résumait vendredi sur la chaîne française LCI le journaliste indépendant Quentin Müller, spécialiste de la région. "Le Maroc utilise sa propre jeunesse, ses fils, pour faire pression sur l'Europe et des pays européens qu'il cible de temps en temps, au fur et à mesure de certaines brouilles diplomatiques."

    Une thèse à laquelle n'adhère pas son confrère marocain Abdellah Tourabi. Interrogé sur la chaîne France24, il rappelle que l'Espagne reconnaît bel et bien la "marocanité" du Sahara occidental (depuis mars 2022) et estime que les relations entre les deux pays sont actuellement "excellentes". Il note aussi que la visite de Pedro Sanchez en Algérie "n'avait rien d'inquiétant, sur le plan diplomatique ou économique, pour le Maroc".

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    Selon lui, le silence des autorités seraient plutôt liées à "un problème endémique de communication", accentué par un gouvernement "en fin de mandat", alors que des élections auront lieu fin septembre.

    Pierrik Jordan avec agences

    Un axe USA-Maroc-Israël face à l'Espagne?

    La question du Sahara occidental, centrale dans la politique extérieure du Maroc, est toutefois à l'origine d'un autre antagonisme politique et diplomatique entre Rabat et Madrid: l'alliance toujours plus forte entre le Maroc, les Etats-Unis et Israël.

    En 2020, le président américain a reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire en échange d'une normalisation des relations avec Israël, qui est depuis devenu un partenaire stratégique et sécuritaire important de Rabat. Or, Madrid est l'un des principaux soutiens à la cause palestinienne en Europe.

    Pedro Sanchez est aussi un virulent critique de Donald Trump et de ses politiques. Si bien que récemment, des voix républicaines aux Etats-Unis ont même remis en cause de la souveraineté espagnole sur les enclaves de Ceuta et Melilla.

    >> Sur ce sujet, lire cet article de 2022 : Ceuta et Melilla, ces enclaves que l'Espagne tient à garder

    "On peut dire que l'Espagne est dans le viseur des alliés du Maroc, dans le viseur d'Israël, parce que Pedro Sanchez a plusieurs fois dénoncé le génocide à Gaza", résumait Quentin Müller sur LCI. "Et puis Pedro Sanchez s'en est pris aussi à Donald Trump à plusieurs reprises. (...) Donc en faisant cela, le Maroc contente aussi ses deux alliés."

    Dès vendredi, Donald Trump et ses lieutenants se sont d'ailleurs saisis des images de Ceuta pour défendre leur ligne anti-immigration et fustiger les politiques de la gauche espagnole, à l'unisson de l'extrême droite européenne.

    L'AMDH dénonce la haine des migrants et revendique la "décolonisation" de Ceuta et Melilla

    L'Association marocaine des droits humains, qui dénombre de son côté plus de 130 morts, a condamné "le silence inquiétant" des autorités marocaines – qui n'ont encore communiqué ni sur le bilan, ni sur les arrestations lors des heurts vendredi entre la police marocaine et les jeunes –, estimant qu'il a contribué au drame.

    L'ONG dit tenir Rabat "pleinement responsable" de la situation, alimentée par "la colère populaire face à l'échec des politiques" du pays, qui connaît une forte croissance mais aussi beaucoup d'inégalités et de chômage, en particulier celui des jeunes, qui dépasse désormais 35%.

    Mais dans le même temps, elle dénonce "la montée des discours d'extrême droite (...) qui incitent à la haine contre les migrants et les présentent comme une menace existentielle pour les sociétés occidentales".

    Organisation anticolonialiste, l'ONG a également appelé à "inscrire la revendication de la restitution" des deux enclaves espagnoles (Ceuta et Melilla) "à l'ordre du jour politique" marocain et "considérer cette revendication comme relevant du processus de décolonisation".

    Une "autoroute Donald J. Trump" au Sahara occidental

    Sur décision du roi Mohammed VI, le Maroc a donné le nom du président américain Donald Trump à une autoroute reliant le sud du pays au territoire disputé du Sahara occidental, revendiqué par les indépendantistes du Front Polisario, a annoncé samedi l'agence officielle marocaine MAP.

    La voie express Tiznit-Dakhla a été baptisée "Autoroute Donald J. Trump", a précisé la MAP, en rendant publique une lettre envoyée par le roi le 2 juillet au président américain pour annoncer sa décision.

    Mohammed VI y souligne vouloir ainsi le remercier pour sa "reconnaissance historique de la souveraineté du Maroc en 2020 sur 'son Sahara' (qui) restera à jamais gravée dans la mémoire des Marocains".

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