Le loup a sa place dans nos campagnes
Une opinion de Jérôme Crépin, historien et naturaliste, spécialiste du loup
Voilà une espèce qui charrie bien des représentations, des idées reçues et ce, autant chez les partisans (lycophiles) que chez les opposants (lycophobes). Dans nos sociétés si (trop ?) clivées, le loup, de son appellation scientifique Canis lupus, est devenu, à son corps défendant, un animal politique. Quiconque l'étudie sur le terrain ne peut qu'être frappé par le fossé qui existe entre les représentations (le loup culturel) et la réalité (le loup réel, celui du quotidien, l'espèce dans sa biologie et son éthologie).
Le loup n'a pas sa place dans nos campagnesJustifier le refoulement, l'éradication du grand prédateur au nom d'un passé mythifié d'opposition à Canis lupus ne résiste pas à l'analyse des sources historiques. Tout d'abord, il faut toujours interroger un phénomène à la lumière d'un contexte. Au siècle industriel, le triomphe de la raison, de la science, le besoin en ressources naturelles (bois, charbon,…), l'emprise des activités humaines sur les milieux naturels, le poids des croyances ont eu pour conséquence d'accélérer la disparition du loup mais aussi de beaucoup d'autres espèces : la loutre, le grand corbeau, le castor, les rapaces, le chat forestier,… L'opinion publique d'alors n'éprouve donc nullement une hostilité exclusive au sujet du loup mais bien à l'encontre de toutes les espèces dites "nuisibles".
Le loup fait le travail
En outre, il faudrait nuancer cette hostilité. Si les paysans sont demandeurs d'une régulation des populations lupines, ils ne sont nullement partisans d'une extermination stricte. En revanche, dans un contexte de centralisation des pouvoirs et de contrôle sur le monde des campagnes, les États modernes le sont. La traque au loup n'est en rien la conséquence principale de sa disparition. C'est un ensemble de facteurs énoncés ci-dessus qui l'explique (Julie Duchêne 2025 ; Marie-Hélène Van der Kaa 2003 ; Jérôme Crépin 2026a).
Le recul de la protection du loup montre notre incapacité à faire sa place au vivantDès sa quasi-disparition de nos milieux naturels, des témoignages issus des milieux agricoles déplorent l'abondance des ongulés et les dégâts occasionnés sur les cultures. On pointe un regret de ce temps où les loups faisaient le travail (Julie Duchêne 2025 ; Jérôme Crépin 2026a, b).
Sur le coût de la gestion, toutes proportions gardées, ce n'est pas le département le plus onéreux en termes de dépenses publiques. Il faut les mettre en perspectives avec un ensemble de paramètres. La présence du prédateur modifie aussi le comportement des ongulés et permet la régénération des végétaux. Cette perspective pourrait avoir une incidence favorable sur les recettes des communes concernées (arbres moins abîmés, moins de frais de protection alloués aux parcelles boisées).
Analyser, étudier, sensibiliser
Sur le plan psychologique des attaques sur des animaux de rente, c'est évidemment une épreuve pour les personnes qui y ont consacré des moyens, de l'énergie, de l'investissement humain, moral et sentimental. Des solutions pratiques sont apportées au cas par cas par l'administration, Natagriwal et la Wolf Fencing Team. Des protections anticipatives peuvent être financées dans les zones à risque. Le rôle du Réseau loup n'est pas de cet ordre. Ce n'est pas un organisme de gestion, mais bien de suivi et d'étude. Il a été mis en place par le Service public de Wallonie dès 2017 pour intégrer des structures partenaires (éleveurs, chasseurs, scientifiques, naturalistes,…) dans le suivi du loup. Ils y contribuent ponctuellement dans le cadre de leurs autres missions respectives. Aucune rémunération n'est versée par ce Réseau et aucune personne n'a été engagée pour l'intégrer. Analyser, étudier, valider, communiquer, sensibiliser et informer sont ses mots d'ordre. Toutes les informations en sa possession sont communiquées avec transparence sur leur site officiel.
Préserver la population des loups est la condition sine qua non d'une société inclusive (et pour la biodiversité et pour les éleveurs), intelligente et, in fine, d'une société viable pour la postérité.
Vouloir tout régler par l'éradication du loup, c'est faire l'insulte aux éleveurs et aux privés qui jouent le jeu des moyens de protection, y investissent du temps et de l'énergie. Si la convention de Berne a été mise en place, c'est précisément parce que la détérioration de la biodiversité a été constatée par l'ensemble de la communauté scientifique. L'actualité qui est la nôtre – sécheresses, inondations, effondrement drastique des espèces, coût faramineux consécutif à tous ces phénomènes – confirme, chaque jour, l'urgence d'agir pour protéger nos milieux naturels et ce qui les compose. Le loup fut un succès de conservation ; il n'est pas le seul et n'est pas suffisant, car sa situation reste précaire selon les pays. Par ailleurs, ce succès ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt : d'autres espèces disparaissent ou sont sur le point de disparaître.
Protection simple
Si l'UE a légiféré en faveur du déclassement du statut du loup, il s'agit, en réalité, du passage d'une protection stricte à une protection simple, laissant davantage de marge d'appréciation aux États membres. Cette évolution ne signifie pas que le loup puisse être tiré librement, un état de conservation favorable doit être garanti au préalable par les États membres (ce que la Belgique ne peut encore avancer). En outre, certains États peuvent maintenir une protection plus élevée et sont revenus en arrière et (ou) ont décidé de protéger strictement le loup (Suède, Pologne,…).
Dans mes conférences, j'ai exprimé la crainte que ce statut de déclassement ne soit le prélude à une baisse d'attention de la part des autorités publiques au sujet de la conservation de la nature. La Suisse, mise en exemple, évoque désormais l'abattage de lynx dans certaines régions.
"Tout contrôle des populations de loups en Belgique est prématuré"Enfin, au sujet des attaques lupines mortelles envers les humains, elles sont inexistantes sur le continent européen depuis 1974 (Jean-Marc Landry 2017 ; John Linnell 2020). Lorsque des attaques non létales se produisent sous nos latitudes, faits rarissimes, c'est toujours exclusivement en raison de comportements humains. Des dispositions existent pour répondre éventuellement à un individu lupin qui représenterait un danger.
Préserver la population des loups nous permet de développer les qualités humaines et morales nécessaires au-delà de la question en elle-même. C'est la condition sine qua non d'une société inclusive (et pour la biodiversité et pour les éleveurs), intelligente et, in fine, d'une société viable pour la postérité. Nous devons faire corps avec notre environnement, redévelopper une intelligence des milieux, des contextes. Ce qui, en ces temps d'évaporation des nuances, ne peut qu'être bénéfique pour la santé de nos démocraties.
→ Sources :
Ouvrage collectif, Avoir sa peau. Animaux des bois et des cours d'eau dans l'espace mosan, du Moyen Âge au début du XXe siècle, Bouvignes-Dinant, Maison du patrimoine médiéval mosan, Cahiers de la MPMM, n°17, 2025, 252 p.
Jérôme CRÉPIN, Le loup, une histoire humaine, in Segnia, hors-série n°21, 2025, pp.1-28.
Jérôme Crépin 2006a : Jérôme CRÉPIN, Le loup, un thème inépuisable et en constante réactualisation, in Hautes Fagnes, fascicule 342, 2e trimestre 2026, pp. 11-14.
Jérôme Crépin 2026b : Jérôme CRÉPIN, La mémoire du loup dans la presse, in Chronique du Musée Gaumais, n°256, 1er semestre 2026, pp.6-10.
Julie Duchêne 2025 : Julie DUCHÊNE, Les loups, de nuisibles à invisibles. Le rôle des politiques de lutte dans la disparition des loups des territoires wallon et luxembourgeois (18e-20e siècles), Thèse de Doctorat inédite, Université de Namur, Namur, 2025.
Jean-Marc Landry 2017 : Jean-Marc LANDRY, Le loup, Paris, Delachaux-Niestlé, 2017, 367 p.
John Linnell 2020 : John LINNELL et al., Wolf attacks on humans : an update for
2002 – 2020. https://lciepub.nina.no/pdf/638036026613486689_Linnell%20NINA%20RAP%201944%20Wolf%20attack%20update.pdf
Marie-Hélène Van der Kaa 2003 : Marie-Hélène DELGUSTE-VAN DER KAA, Histoire des loups dans les deux Luxembourg, Rossignol, Histoire Collective (CAGL), 2003, 192 p.
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