Le "harcèlement des poils de jambes" devient viral: les Japonais peuvent aller au bureau en short, mais de plus en plus de femmes (et d'hommes) ne supportent pas cette vision des jambes
Le "harcèlement des poils de jambes" devient viral: les Japonais peuvent aller au bureau en short, mais de plus en plus de femmes (et d'hommes) ne supportent pas cette vision des jambes
Publié aujourd'hui à 12h03
Lire dans l'appFace à des étés de plus en plus chauds, Tokyo autorise le short au bureau pour remplacer le traditionnel costume-cravate, une révolution vestimentaire qui divise les Japonais et fait émerger le phénomène du "sunehara" (littéralement "harcèlement des tibias/jambes").
Face à des étés de plus en plus étouffants, Tokyo bouscule l'un des symboles les plus ancrés de la culture d'entreprise japonaise : le costume-cravate. Depuis le printemps, le gouvernement métropolitain encourage ses agents et les entreprises à adopter une tenue plus légère, allant jusqu'à autoriser le port du short au bureau. Une petite révolution dans un pays où l'apparence au travail reste très codifiée, mais qui suscite déjà de vifs débats.
Par une journée où le thermomètre approchait les 34°C dans la capitale, plusieurs fonctionnaires du gouvernement de Tokyo ont ainsi troqué leur pantalon contre un short. Parmi eux, Noboru Watanabe, 50 ans, reconnaît avoir d'abord été mal à l'aise. "C'était gênant de montrer mes jambes au bureau", confie-t-il à l'AFP. "Mais une fois qu'on porte un short, on se rend compte à quel point c'est confortable." Il continue d'enfiler une chemise habillée lorsque son travail l'exige, tout en admettant qu'il "a chaud".
Cette évolution est portée par la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, qui a lancé en avril "Tokyo Cool Biz", une nouvelle version de la célèbre campagne "Cool Biz" qu'elle avait créée en 2005 lorsqu'elle était ministre de l'Environnement. À l'époque, l'objectif était déjà de réduire la consommation d'électricité en incitant les salariés à abandonner veste et cravate pendant l'été. Après la catastrophe de Fukushima en 2011, le gouvernement avait même élargi ces recommandations avec le programme "Super Cool Biz". Désormais, les autorités vont plus loin en recommandant, lorsque les fonctions le permettent, le port de polos, de t-shirts, de baskets et donc de shorts.
Les jambes des hommes au cœur de la polémique
Si la campagne est saluée par une partie des salariés, elle est loin de faire l'unanimité. Un sondage réalisé en juin par Gorilla Clinic montre que 53,5% des Japonais restent opposés au port du short au travail, contre 46,5% qui y sont favorables. Les principales réserves concernent... les jambes elles-mêmes.
Pour de nombreux répondants, hommes comme femmes, la pilosité et l'apparence des jambes constituent un frein. Certaines employées dénoncent même ce que l'Internet japonais appelle désormais le "harcèlement des poils de jambes", c'est-à-dire le malaise ressenti face aux jambes très poilues de collègues masculins. Sur l'internet japonais, le terme "sunehara" (littéralement "harcèlement des tibias/jambes") émerge.
"Je n'ai aucun problème avec le fait que les hommes abandonnent la cravate ou la veste, mais le short va trop loin", estime ainsi Sachie Koike, une agente immobilière de 52 ans interrogée par l'AFP. "Je l'associe à un jour de congé. Et les jambes poilues ne font pas très soignées au travail."
Sur les forums et réseaux sociaux au Japon, les témoignages sont nombreux.
"Excusez-moi, mais arrêtez ça. Les hommes âgés en short, c'est offensant. Certaines personnes ne veulent pas voir les tibias des hommes âgés", peut-on lire sur Girlschannel.
Cette nouvelle sensibilité a même des conséquences inattendues. Selon Akifumi Funatsu, directeur de Gorilla Clinic, de plus en plus d'hommes ont recours à l'épilation laser, non plus seulement pour des raisons esthétiques, mais afin de pouvoir porter un short sans complexe. Il estime que beaucoup cherchent désormais à se conformer à une nouvelle norme implicite de présentation au travail.
"Les prestations les plus demandées de l'été"
Sur ce site de réservation, Honke Kazunari, propriétaire d'un salon de beauté pour homme, raconte que le terme finit par créer une pression sociale sur les hommes eux-mêmes:
"Un client l'autre jour m'a confié avoir réservé un soin des jambes car "je n'avais vraiment pas envie de le faire, mais quand je porte un short, les gens disent que mes poils sur les jambes sont dégoûtants, alors je n'avais pas le choix"", peut-on lire. Si vous dites à une femme que les femmes aux jambes épaisses sont dégoûtantes, vous vous exposez à une vive réaction et êtes immédiatement accusé de harcèlement. Mais est-il acceptable de dire à un homme que les poils sur ses jambes sont dégoûtants?"
Le propriétaire constate en tout cas que "grâce à cette tendance, les soins des jambes ont été les prestations les plus demandées cet été." Certains Japonais préfèrent ironiser sur cette nouvelle "agression". Le blogueur Kansou a publié un billet humoristique et satirique intitulé: "Le nouveau mot terrifiant "Sunehara" serait en train de se répandre". Il raconte une scène qu'on imagine fictive pour se moquer de ceux qui se plaignent des poils.
"Je prenais un café avec un jeune collègue dans un café quand j'ai été choquée dès l'instant où nous nous sommes assis l'un en face de l'autre. Ses jambes étaient incroyablement poilues, écrit-il. Les poils de ses jambes étaient facilement plus longs que la largeur d'un doigt, et leur densité était incroyable. On aurait dit une exposition permanente. Non, c'était plutôt un musée du Louvre des poils de jambes. Je n'arrivais absolument pas à me concentrer sur ce qu'il disait. Je n'ai pas pu m'en empêcher de lui dire: 'Tes poils de jambes sont tellement longs, ça me dérange vraiment…'"
Dans les start-up et les entreprises technologiques, où les codes vestimentaires sont déjà plus souples, le short est en tout cas progressivement accepté. Mais dans les secteurs les plus traditionnels, le costume reste la règle. Takayuki Deguchi, employé dans une société de marketing où le costume est toujours obligatoire, envie les fonctionnaires tokyoïtes.
"Pouvoir porter un short pour mieux réguler sa température quand il fait si chaud est une approche très flexible", juge-t-il.
L'an dernier, le Japon a connu son été le plus chaud depuis le début des relevés en 1898, selon l'Agence météorologique japonaise. Les températures atteignant 40°C et plus sont devenues si fréquentes que l'agence a dévoilé en avril une appellation officielle pour ces épisodes météorologiques extrêmes, les qualifiant de journées "cruellement chaudes", ou "kokusho".