Au cœur de la réintroduction du gypaète barbu
Exterminé au 19e siècle, le gypaète barbu repeuple progressivement les Alpes grâce à un vaste programme de réintroduction. Cette année, un nombre record de jeunes gypaètes ont pris leur envol. Des naissances en captivité à la remise en liberté dans les montagnes, le retour de ce rapace est un succès pour la restauration de la nature.
Dans la région de Loèche-les-Bains, en Valais, Léo Jeanneret peut passer des heures à scruter le ciel. Avec ses jumelles, le passionné d’ornithologie guette un oiseau bien particulier: le gypaète barbu.
"C’est un énorme rapace, le plus grand nicheur de Suisse", explique dimanche dans Mise au point le jeune Neuchâtelois, pour qui le vautour ne peut pas laisser indifférent. "C’est une émotion presque indescriptible. On a l’impression de voir une matérialisation de la liberté."
Nous sommes mi-octobre et, ce jour-là, partout dans les Alpes, des bénévoles comme lui recensent la population de ce vautour pour la journée internationale d’observation.
Si Léo peut aujourd’hui voir des gypaètes barbus en Suisse, il y a encore une quarantaine d’années, cela aurait été tout simplement impossible. L’oiseau avait été totalement éradiqué par les humains dans les Alpes au début du 19e siècle.
>> Le reportage de Mise au point :
Un oiseau autrefois traqué
Pour comprendre pourquoi le gypaète barbu avait disparu des Alpes, il faut se plonger dans les collections du musée cantonal vaudois des sciences naturelles.
C’est ici que repose le dernier gypaète autochtone de Suisse, "trouvé près de Viège en 1886, peut-être empoisonné", explique Olivier Glaizot, le conservateur en chef, au département de zoologie. "C'était très courant de leur donner des carcasses empoisonnées pour les tuer."
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À cette époque, le gypaète traîne une mauvaise réputation. On le considère comme un kidnappeur d'enfants et de moutons. Des légendes prétendent même qu'il emporte des chamois entiers.
Alors que "comme tous les vautours, ils ne sont pas capables de saisir avec leurs serres", précise Olivier Glaizot. "Les préjugés viennent surtout du fait que c'est un charognard. Il se nourrit des os."
Un programme de réintroduction pionnier
Il faudra attendre la fin des années 80 pour qu’un vaste projet de réintroduction se mette en place dans les pays alpins, grâce aux parcs animaliers.
Les couples se reproduisent en captivité dans des parcs animaliers et un programme à l’échelle européenne décide ensuite si les jeunes sont réintroduits dans la nature ou s’ils sont envoyés dans un autre parc pour la reproduction.
Depuis 1991 et le début de la réintroduction en Suisse, près de 300 jeunes ont pris leur envol. Environ quatre sur cinq venaient de couvées sauvages, les autres ayant été réintroduits par la Fondation Pro Gypaète.
Deux gypaètes remis en liberté cette année
Au printemps, l’émission Mise au Point a pu assister à la remise en liberté de deux rapaces au cœur de la Suisse centrale. Ils ont été soigneusement sélectionnés: Joschi, né en Espagne, est venu par avion, et Wildi a fait la route depuis l’Autriche.
"Pour nous, l'origine des gypaètes est très importante", explique Daniel Hegglin, directeur de la Fondation Pro Gypaète. "Nous cherchons à renforcer la diversité génétique de la population sauvage."
Les deux oiseaux ont 90 jours et ne savent pas voler. Ils rejoignent le lieu où ils sont relâchés dans de grandes caisses en bois, portées à dos d’humains.
Avant de les libérer, la scientifique et directrice adjointe de la Fondation Pro Gypaète Franziska Lörcher les équipe de harnais GPS et les dépose dans des nids confectionnés avec l’aide de ses collègues.
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Pour la biologiste, chaque gypaète qui retrouve la liberté est une revanche sur l'histoire. "Il est le symbole d'une biodiversité intacte. Il montre qu'il y a encore des coins où la nature est en bonne forme", explique-t-elle.
Une liberté retrouvée
Wildi et Joschi sont livrés à eux-mêmes ou presque. Pendant plusieurs semaines Franziska Lörcher les surveille à distance grâce à ses jumelles et une webcam. On y voit les deux rapaces faire connaissance et battre des ailes pour la première fois.
Elle leur dépose discrètement de la nourriture jusqu’à ce qu’ils puissent trouver de quoi se nourrir eux-mêmes.
Quelques jours après sa remise en liberté, Joschi est retrouvé mort. Les analyses révèlent qu'il souffrait d'une maladie. Wildi, lui, a pris son envol. Le jeune gypaète a déjà parcouru plusieurs milliers de kilomètres à travers l'arc alpin, selon le site wildlifemonitor.
Cette année, en plus de Wildi, 29 autres gypaètes sauvages ont pris leur envol. À l'échelle des Alpes, 72 jeunes se sont envolés, du jamais vu.
Léandre Duggan/boi