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  • 2026-07-24 11:00:41 +0000 UTC

    Jul 24, 2026

    Le coup de gueule de Cyrille Guimard sur le Tour de France 1976: "Fâché que Lucien Van Impe prenne le maillot jaune à l'Alpe d'Huez"

    L'Alpe d'Huez et ses fameux vingt et un lacets. Pour la première fois de son histoire, le Tour va l'escalader à deux reprises ces vendredis et samedi. Pour décider (faire basculer ?) du podium final de ce millésime 2026.

    Cette ascension nourrit sa légende. Avec des vainqueurs aussi historiques que controversés comme Marco Pantani, détenteur du record, ou Lance Armstrong mais aussi des moments étonnants.

    Le Tour 1976, qui marque la dernière victoire finale belge en date, a intégré dans son narratif l'Alpe d'Huez. Nous vous avons déjà donné la version de Lucien Van Impe. Voici celle, différente, de son directeur sportif de l'époque : Cyrille Guimard. Retour sur une Grande Boucle que la Belgique n'a pas oubliée (et pour cause…) et l'épisode surprenant de l'Alpe d'Huez.

    Lucien Van Impe and Raymond Poulidor  **NB 93116** PICTURE NOT INCLUDED IN THE CONTRACT
    Entre Lucien Van Impe et son directeur sportif Cyrille Guimard, il y avait de la friture sur la ligne

    Les bons souvenirs existent pour être ressassés. Avec le recul inévitable mais aussi un prisme divergent. Si, sur le vélo, c'est bel et bien Lucien Van Impe lui-même qui a décroché son seul et unique maillot jaune sur les Champs-Élysées, il y avait dans la voiture, la célèbre Peugeot 504, comme on dit un directeur sportif pas comme les autres. En tout cas, qui allait devenir Monsieur Tour de France (parfois un peu filou, il faut l'être…) : Cyrille Guimard. Van Impe, Hinault (4X) et Fignon (2x et l'incroyable épilogue du Tour 1989 et les célèbres huit secondes). Sept victoires au compteur.

    Le premier maillot jaune de Van Impe, une poire remplie d'urine et un faux pénis… : les histoires belges de l'Alpe d'Huez sur le Tour de France

    Ce n'est pas une légende : entre le tout jeune directeur sportif (29 ans à peine) et sa star belge, cela n'a pas été le grand amour. Au point que, malgré un succès au Tour de France, le divorce a été consommé à la fin de la saison 1976. "Partager avec un Bernard Hinault qui avait une faim énorme n'était pas envisageable ", affirme celui qui porte à merveille ses quasi 80 balais.

    Il habite dans la banlieue de Rennes mais c'est à Nogent-sur-Oise que nous l'avons coincé pour une interview vintage qui sent bon les années 70, entre les pattes d'eph' et la vague disco. Parrain de l'édition 2026 des Boucles de l'Oise (les 21, 22 et 23 août), il a de plus eu l'honneur d'être intronisé maître par la Confrérie du Sabre d'Or dirigée par le Grand Maître Jean-Claude Jalloux depuis 1986. Le champagne, le symbole absolu de la boisson des vainqueurs.

    Rencontre avec Cyrille Guimard Cyrille Guimard, né le 20 janvier 1947 à Bouguenais (Loire-Atlantique), est un dirigeant d'équipe cycliste et ancien coureur cycliste français. Il a notamment dirigé les équipes Gitane et Renault dans les années 1970 et 1980, remportant sept Tours de France avec Lucien Van Impe, Bernard Hinault et Laurent Fignon. Il a également été directeur sportif de l'équipe de France de 2017 à 2019. Il est consultant à la radio et à la télévision de 1987 à 2024.Lors de cette rencontre, Cyrille Guimard a été nommé membre de la confrérie des sabreurs de champagne le sabre d'or.
    Parrain de l'édition 2026 des Boucles de l'Oise, il a été intronisé par le Grand Maître Jean-Claude Jalloux à Nogent-sur-Oise ©Eric Guidicelli

    Retour sur le Tour de France 1976. Vu depuis la voiture d'un directeur sportif tout neuf. Accrocher vos ceintures même si elle n'a été rendue obligatoire en ville qu'en 1979 dans l'Hexagone.

    Comment devenez-vous, à 29 ans à peine, directeur sportif ?

    "J'étais incapable de poursuivre ma carrière. Mes problèmes de genou remontent au Tour 1972 que j'ai dû abandonner à deux jours de la fin à Auxerre alors que j'occupais la 2e au classement général (NdlR : il avait remporté 4 étapes et porté le maillot jaune durant 7 jours). Ces problèmes récurrents provenaient visiblement d'un grave accident survenu plusieurs années auparavant. Je n'ai plus jamais retrouvé mon niveau. J'ai zappé le Tour en 1975. Fin de carrière. La régie Renault venait de racheter les cycles Gitanes en difficulté et m'a proposé de remplacer Jean Stablinski qui dirigeait l'équipe depuis Valenciennes à 600 km de Machecoul, siège de Gitanes dans la Loire-Atlantique. Moi, j'habitais et j'habite toujours à côté. Les dirigeants, qui ne connaissaient pas le haut niveau, ont rapidement compris mon statut (j'étais président des syndicats des coureurs). Après six heures de discussion dans un restaurant de Challans, on s'est tapé dans la main."

    L'absence d'Eddy Merckx changeait-elle la donne pour ce Tour 1976 ?

    "Même s'il a montré des signes de faiblesse en 1975 en étant battu par Bernard Thévenet, son absence ouvre des perspectives."

    "J'ai dû convaincre Van Impe qu'il pouvait gagner le Tour"

    Étiez-vous convaincu que Lucien Van Impe pouvait gagner le Tour ?

    "Moi oui mais je devais le convaincre lui ! Dès le mois de février, je lui ai mis cet objectif en tête. Un long travail de persuasion et de sape. J'ai couru contre lui pour la première fois lors du Tour de l'Avenir 1967. Je le connaissais par cœur, son potentiel mais aussi ses faiblesses. Il fallait mettre une stratégie en place avec nos forces. En tant que directeur sportif qui disposait d'un vainqueur final potentiel, je ne me voyais pas prendre le départ sans viser la victoire finale."

    Lucien Van Impe a-t-il finalement été persuadé de pouvoir gagner ?

    "Lucien disait toujours oui mais il faisait ce qu'il voulait. Je pense avoir été suffisamment pédagogue pour lui mettre dans la tête que c'était faisable. Excusez ma modestie mais il fallait mettre sur pied une tactique intelligente. Elle le fut : victoire finale de Van Impe et deux victoires d'étape (NdlR : outre Van Impe au Pla d'Adet, Willy Teirlinck s'est imposé à Saint-Gaudens). "

    Cyrille Guimard et Lucien Van Impe au micro de Radio France Inter
    Cyrille Guimard et Lucien Van Impe au micro de Radio France Inter ©Archives personnelles

    Aviez-vous dû le freiner dans sa course habituelle au maillot à pois (qu'il n'a d'ailleurs pas gagnée cette année-là…) ?

    "Je ne lui en ai jamais parlé alors qu'il ne parlait que de çà. Il avait été formaté pour le maillot à pois. Cela a été un crève-cœur qu'il ne le remporte pas en 1976. Je crois qu'il m'en veut parce que Richard Virenque en a raflé 7 ! Mais lui a gagné le Tour…"

    "Il râle d'avoir perdu un maillot à pois mais il a gagné le Tour"

    Au Grand Départ à Saint-Jean-de-Monts en Vendée, quel était votre plus grand adversaire ?

    "Joop Zoetemelk. Il adorait le Tour, il était le plus fort du plateau présent et possédait la meilleure équipe. En tout cas meilleure que la nôtre. C'était à moi à m'adapter aux forces de présence…"

    Vous parlez de stratégie ? Quelle était-elle ?

    "Comme Lucien craignait les bordures, j'ai interdit le vent de venir… Plus sérieusement, Freddy Maertens (ndlr : il va gagner… huit étapes) est devenu notre allié de circonstances. Nous nous sommes appuyés sur le travail de son équipe. Quant au général, l'idée était de prendre le maillot jaune le plus tard possible. Autrement dit à la sortie des Pyrénées. Je ne possédais pas une équipe capable de défendre un maillot en montagne. Raymond Martin néo-pro passait le premier col mais pas le second. Alain Meslet idem. "

    Le jour où Lucien Van Impe fait basculer le Tour 1976 en s'imposant au Pla d'Adet : "Je préférais le maillot à pois au maillot jaune"

    Vous ne vouliez pas prendre le maillot trop tôt. Pourtant, à l'issue de la 9e étape le 4 juillet, voilà Lucien Van Impe en jaune à l'Alpe d'Huez !

    "J'étais fâché ! C'était beaucoup trop tôt. J'ai d'ailleurs directement décidé de le céder. Ce que Van Impe ne voulait pas. Raymond Delisle qui l'a repris n'était pas un concurrent direct (NdlR : il terminera 4e à Paris). Il pouvait passer une étape de montagne mais pas trois… Je n'avais qu'une obsession."

    Sur l'Alpe d'Huez, lors du Tour de France 1976, c'est Joop Zoetemelk qui va devancer Lucien van Impe. Mais le Belge se consolera avec le maillot jaune.
    4 juillet 1976. Le Néerlandais gagne l'étape, le Belge prend le maillot jaune ©Belga/AFP

    La fameuse étape n.14 entre Saint-Gaudens et le Pla d'Adet le 10 juillet.

    "Nous avions un revolver à un seul coup. En jaune à la sortie des Pyrénées, c'était quasiment dans la poche. Sauf grosse erreur. C'était LE moment pour faire la différence et bascule le Tour."

    Lucien Van Impe possédait 2.41 de retard sur le maillot jaune Raymond Delisle et quelques secondes d'avance sur son rival numéro 1 Joop Zoetemelk. La légende veut que vous avez dû le forcer à passer à l'attaque.

    "Disons qu'il n'a pas suivi la tactique que nous avions élaborée. L'objectif était d'attaquer dès le premier kilomètre du col du Portillon (après le col de Menté et avant Peyresourde et le Pla d'Adet). Après le col de Menté, Van Impe était esseulé mais Raymond Martin est revenu dans la descente. Après ce fameux premier kilomètre, Van Impe ne bougeait pas. J'ai klaxonné Martin pour lui rappeler la consigne. Il ne bougeait toujours pas. Son explication ? Il restait 80 kilomètres. Je me suis énervé, je suis remonté le long du peloton et il a enfin attaqué…"

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    Mais ce n'est pas fini.

    "Il s'est extirpé facilement mais il a subitement plafonné aux alentours des 30 secondes d'avance ce qui n'était pas son habitude. J'ai trouvé une entourloupe avec Albert Bouvet le directeur du Tour pour rejoindre mon coureur alors que la minute d'écart n'avait pas été atteinte. J'ai retrouvé Lucien Van Impe à côté de la voiture du quotidien belge "Het Volk". Lucien ne voulait pas rouler. Ni une ni deux, j'ai prévenu ses copains journalistes que s'il n'appuyait pas sur l'accélérateur, il allait perdre le Tour. Je ne sais toujours pas ce qu'ils lui ont dit mais il s'est envolé."

    " Si on défend le maillot jaune après l'Alpe d'Huez, Van Impe ne gagne pas le Tour"

    Restait la montée du Pla d'Adet.

    "Dans la plaine entre les deux derniers cols, il a profité de rouleurs comme Ocana ou Bellini, l'Italien qui a remporté le maillot à pois à Paris. Ocana a roulé pour lui ? Non, Ocana était un battant. Il roulait toujours, il était sans cesse dans la bagarre mais il n'aurait pas pu suivre Lucien dans l'ascension du Pla d'Adet. Van Impe n'allait pas freiner pour l'attendre et lui "offrir "l'étape (NdlR : l'Espagnol terminera 4e de l'étape à 3.50)."

    Le cycliste belge Lucien Van Impe classé deuxième, enfile le maillot jaune à l'issue de la 9è étape du Tour de France, le 04 juillet 1976 à l'Alpe d'Huez, première étape de montagne remportée par le hollandais Joop Zoetemelk. Lucien Van Impe remporte le Tour de France 1976. Six fois sacré meilleur grimpeur du Tour entre 1971 et 1983, il remporta également 9 étapes et aucun abandon sur 15 participations au Tour. Champion de Belgique en 1983.
    La masterclass de Lucien Van Impe le 10 juillet 1976

    Victoire d'étape, ce sera sa seule de l'édition 1976, et maillot jaune avec 3.18 d'avance sur Zoetemelk. Pensiez-vous que c'est dans la poche ?

    "Il suffisait de contrôler. L'écart était suffisant."

    Ce n'est un secret pour personne que Van Impe et vous n'étiez pas été sur la même longueur d'onde durant de Tour.

    "Il ne m'a pas remercié pour le gain du Tour. Ce n'était pas son style. Pourtant, je reste convaincu que s'il avait voulu défendre le maillot jaune conquis à l'Alpe d'Huez, il ne gagnait jamais le Tour. Respecter le maillot jaune ? L'important est de gagner le Tour le dernier jour… En cyclisme, si tu regardes ta roue avant, tu vas prendre un mur. Si tu regardes devant toi, vous avez une chance d'éviter le mur."

    Pour votre premier Tour en tant que directeur sportif, c'est bingo. Cela vous a-t-il conforté dans vos convictions ?

    "C'est valorisant mais ce n'est pas un métier. Personne ne vous apprend à l'école à devenir directeur sportif. J'ai toujours été capitaine de route, je n'hésitais pas à prendre la parole. Dès mes débuts pros, on m'a appelé le Petit Chef."

    "Je n'ai pas voulu prolonger son contrat. J'avais Bernard Hinault"

    Votre divorce a été acté en fin de saison lorsque vous avez refusé de renouveler son contrat.

    "Je devais construire une équipe avec le jeune Bernard Hinault qui n'était pas là pour partager le pouvoir".

    N'était-ce pas aussi une question d'augmentation de salaire qu'il réclamait, plutôt à raison après avoir gagné le Tour ?

    "Je ne l'ai pas acceptée, Gitanes, qui a été à deux doigts du dépôt de bilan, non plus. Avais-je envie de le conserver ? Non. Ses équipiers voulaient-ils continuer à bosser avec lui ? Non. De plus, je suis très à cheval sur le respect d'un certain nombre de codes. Lucien ne les a pas respectés. La confiance était rompue."

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