Le câlin du matin, le check au collègue, la pause-café, le verre de rhum entre amis… Dans un monde saturé, ces rites ancrent et rassurent

Une chronique d'Alice Dive

Les rites sont partout. Simplement, ils sommeillent, et nous ne les voyons plus. Trop pressés que nous sommes d'attraper notre train, d'éviter les embouteillages du matin, de conduire les enfants à l'école… bref, de nous engouffrer dans le tourbillon de la vie. Qui, en effet, n'a pas eu l'impression, un jour ou l'autre, d'être comme le lapin blanc d'Alice au pays des merveilles ? Nous sommes pressés, en retard, nous courons après le temps. Pourtant, tout est là, assurent nos deux auteurs. Il "suffit" de le vouloir. Les rituels n'ont pas disparu et n'appartiennent pas à un âge révolu.

Dans leur Manifeste "Rites, je vous aime !" (Ed. Buchet-Chastel), Isalou Regen et Pascal Lardellier, respectivement hypnothérapeute et anthropologue, plaident avec force pour une réhabilitation des mille et un petits rituels de la vie, ces "précieux compagnons de route" qui nous permettent d'embellir notre quotidien. Jamais, soutiennent-ils, nous n'avons eu autant besoin d'eux. Dans un monde désincarné, lisse et saturé d'écrans, les rites ancrent. Ils rassurent, notamment ceux qui vivent dans un état d'alerte quasi permanent.

Une pratique perchée, vraiment ?

Le câlin du matin, le check au collègue, la pause-café, le récit de la journée à son partenaire, la partie de pétanque entre amis, la minute à soi… autant de passages, de micro-ruptures avec le flux ordinaire de la vie qui nous aident à nous régénérer. "Sans rites, la vie serait plate", écrivent Regen et Lardellier. "Le rite, soit cet acte symbolique accompli avec intention, est un filigrane qui colore joliment nos existences".

"Dieu, protège ces élèves" : à l'Institut de la Vierge Fidèle, la rentrée de septembre est l'occasion de "bénir les cartables"

Dans leur livre, véritable manuel de vie à l'usage de toutes les générations, les deux auteurs racontent, illustrations à l'appui, comment nous perdons petit à petit l'art de marquer les seuils. Trop souvent, relèvent-ils aussi, le rituel est perçu comme une pratique un peu perchée, déconnectée du réel et réservée à des personnes jugées trop sensibles, trop spirituelles, ou vaguement ésotériques. "Si le rituel est parfois caricaturé ainsi, c'est peut-être parce qu'il introduit de la lenteur, du silence, de l'attention dans un monde qui valorise la vitesse, le bruit et l'efficacité. Ce décalage est alors interprété comme une déconnexion, alors qu'il s'agit souvent d'une reconnexion".

"Ils quittent un à un le pays…"

En passant par des gestes, par le corps donc, les rites nous permettent non pas de nous extraire du quotidien, mais plutôt de l'habiter pleinement. Exemples : Deux amis choisissent de se retrouver tous les mois pour déguster ensemble un rhum qu'ils auront déniché avec soin pour l'occasion… C'est du rituel. Une mère et ses enfants décident de retrouver leurs voisins pour suivre la course cycliste qui passe dans leur quartier… C'est aussi du rituel. En faisant cela, nous retissons des liens.

Dépressive, la génération Z est-elle dans l'impasse ?

Car Regen et Lardellier l'alertent : avec l'urbanisation, ces rituels ne disparaissent pas… mais ils se délient. La proximité s'est transformée en voisinage anonyme. Pour le dire autrement, nous avons gagné l'émancipation mais nous avons perdu l'ancrage. Comme concluent les deux auteurs, "bien sûr, nous appartenons à d'autres communautés, nous nous socialisons différemment, mais nos villes peuvent être des jardins de solitude…".

Un basculement que Jean Ferrat avait capturé avec une justesse infinie dans sa chanson "La Montagne" :

"Ils quittent un à un le pays

Pour s'en aller gagner leur vie

Loin de la terre où ils sont nés

Depuis longtemps ils en rêvaient

De la ville et de ses secrets

Du formica et du ciné…"

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