La semaine compliquée de Donald Trump, avec plusieurs épisodes embarrassants : "Ce fut une série de feux rouges brutaux"
Il n'est pas certain que Donald Trump se souvienne de Jacques Chirac. Mais, au vu des derniers jours, il pourrait faire sienne la formule de l'ancien président français : "Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille." A moins de deux mois des élections de mi-mandat, sa cote de popularité s'enfonce, le diesel flambe et chaque front – ou presque – se retourne contre lui. Cour suprême, Réserve fédérale, Congrès, alliés étrangers : partout, les limites de son pouvoir apparaissent.
Le premier coup est venu de la Cour suprême. Lundi, les juges ont rejeté le projet de l'administration visant à restreindre le vote par correspondance. Surtout, les trois magistrats conservateurs nommés par Trump lors de son premier mandat – Brett Kavanaugh, Neil Gorsuch et Amy Coney Barrett – ont refusé de le suivre. Le président, qui espérait manifestement leur loyauté ad vitam aeternam, y a vu une trahison : "Ce ne sont pas les personnes que j'avais interrogées pour siéger à la Cour suprême, elles ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles étaient."
Mercredi, autre décor, autre rebuffade. Kevin Warsh, le président de la Réserve fédérale choisi par Trump pour succéder à Jerome Powell, a annoncé le relèvement d'un quart de point des taux directeurs américains. C'est la première hausse depuis 2023 – et un camouflet pour Trump, qui réclamait au contraire une baisse pour alléger le coût du crédit. La décision obéit d'abord à une logique économique, l'inflation restant suffisamment préoccupante pour justifier un resserrement. Mais le symbole est brutal : après des mois à combattre Powell, Trump voit son propre choix faire précisément ce qu'il ne voulait pas.
Pris ensemble, ces épisodes disent davantage qu'une mauvaise semaine. "Ce fut une série de feux rouges brutaux pour un président habitué à ce que tous les feux soient au vert. Cela met en lumière les limites de son pouvoir et montre que son emprise sur ceux dont il escomptait un soutien sans réserve s'affaiblit", dit à Libération la chercheuse Katie Pruszynski, spécialiste du trumpisme et de la polarisation aux Etats-Unis. Elle ne voit pas dans ces deux décisions une coalition anti-Trump – la Cour applique le droit, la Fed regarde l'inflation – mais le signe rassurant que ces institutions peuvent fonctionner selon leurs propres horloges.
"Le président est frustré" : irrité, Donald Trump s'emporte contre ses conseillersPrise de distance
Cette prise de distance avec la Maison Blanche dépasse les frontières du pays. Moqué, accablé de barrières douanières et menacé d'annexion par Trump, le Canada cherche à renforcer ses liens avec l'Union européenne. Jeudi devant le Parlement européen à Strasbourg, le Premier ministre canadien, Mark Carney, a plaidé pour un rapprochement inédit au nom des "valeurs communes" et pour affronter ensemble les "nouvelles tempêtes". Une référence à peine voilée à Donald Trump, qui a dénoncé un "acte hostile". "Les relations amicales que Trump a choisi de bafouer – du Canada à l'Europe en passant par l'Inde – constituaient en réalité l'atout secret de Washington, la seule chose que Pékin ne pouvait pas reproduire", analysait récemment Ravi Agrawal, le rédacteur en chef de la revue Foreign Policy, estimant que "l'apogée" du président américain est désormais derrière lui.
L'annonce, vendredi, d'un accord sur le Groenland vient compléter ce tableau même s'il est trompetté par Trump comme une victoire diplomatique et stratégique flamboyante. "Les Etats-Unis n'ont réussi ni à annexer le Groenland, ni à le racheter, ni à multiplier leurs bases militaires sur le territoire. Parmi leurs objectifs initiaux, ils ont gagné seulement sur le contrôle des investissements étrangers potentiels au Groenland", décrypte le chercheur en géopolitique Mikaa Blugeon-Mered pour Libération.
Au Congrès américain, la fracture se creuse également. Mardi, sept élus conservateurs se sont alliés aux démocrates pour demander la fin de la guerre contre l'Iran. Parmi eux, Zach Nunn et Mariannette Miller-Meeks, deux représentants de l'Iowa, Etat rural du Midwest remporté avec 14 points d'écart par Donald Trump en 2024 mais où les conséquences de sa politique les mettent en danger. "Là où nous sommes d'accord avec le président, nous nous battrons à ses côtés. Là où nous sommes en désaccord, sur des questions telles que le bœuf, les droits de douane ou l'Iran, nous n'hésiterons pas à le remettre en cause", a assumé Nunn sur CNN. Une critique encore impensable il y a quelques mois.
Le cas de Thomas Massie est plus frontal. Le républicain du Kentucky, détracteur régulier de Trump, a été sèchement battu lors des primaires de mai par un rival soutenu par la Maison Blanche. Mardi, il a déposé à la Chambre plusieurs articles de mises en accusation contre Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, l'accusant notamment d'avoir violé la Constitution dans sa conduite de la guerre en Iran. Pour éviter aux élus républicains d'avoir à se prononcer, le speaker de la Chambre, Mike Johnson, a préféré ajourner la session, s'attirant les critiques démocrates. "Comment peuvent-ils justifier de partir maintenant ? Le diesel vient d'atteindre un record, notre nation est en guerre, le marché obligataire tremble. Le Congrès devrait faire des heures supplémentaires", a taclé l'ex-secrétaire aux Transports, Pete Buttigieg.
De retour dans leurs circonscriptions jusqu'au scrutin du 3 novembre, les élus républicains vont pouvoir mesurer l'impopularité de Donald Trump et la colère économique. Certains tentent déjà de se démarquer, comme Nunn dans l'Iowa ou Maria Elvira Salazar, pourtant réélue en Floride sous l'étiquette trumpiste. "Les Hispaniques qui vous ont aidé à accéder à la Maison Blanche en 2024 se sentent aujourd'hui trahis", avertit-elle dans une publicité diffusée jeudi, où elle reproche directement à Donald Trump d'être allé "trop loin" dans sa croisade anti-immigration. La stratégie est risquée – peut-on s'éloigner de Trump sans perdre sa base fanatisée ? – mais le simple fait que la question se pose marque déjà une rupture.
De vives tensions ont éclaté entre Donald Trump et Pete Hegseth : "Je pensais que le problème avait été réglé !""En train de tuer cette administration"
Autre élément de cette semaine noire, les sondages donnent des sueurs froides au camp républicain. Le plus commenté, publié mardi 15 septembre par le New York Times, donne aux démocrates une avance de plus de huit points au niveau national, 51 % contre 43 %. Un niveau comparable à la vague bleue des midterms de 2018. Sous l'influence de ces sondages, la carte électorale s'élargit, forçant les républicains à défendre des bastions qu'ils pensaient acquis. Lundi 14 septembre, le vice-président, JD Vance, est ainsi allé soutenir le sénateur du Kansas, menacé par son rival démocrate. Trump s'y était imposé avec 16 points d'écart sur Kamala Harris en 2024 et l'Etat n'a pas élu de sénateur démocrate depuis près d'un siècle.
Plusieurs dynamiques expliquent ce basculement. Selon le sondage du New York Times, les démocrates bénéficient d'un soutien accru chez les jeunes (+ 35 points), les hispaniques (+ 43) et les indépendants (+ 23). "Autant de groupes auprès desquels le parti avait vu son soutien s'effriter il y a deux ans", rappelle le quotidien. Autre signal préoccupant pour les républicains : une majorité d'électeurs considère désormais leur parti comme plus extrémiste, plus corrompu et plus élitiste que son rival démocrate.
A moins de cinquante jours du scrutin, toutes les enquêtes confirment surtout que l'économie et le coût de la vie constituent la principale préoccupation des Américains. C'est précisément le terrain sur lequel Trump avait promis des résultats – et donc celui où il est le plus durement jugé. Seuls 14 % des électeurs estiment que la situation économique s'est améliorée depuis un an, et selon une enquête Fox News, 63 % attribuent sa dégradation à la politique de l'administration Trump. Même sur la chaîne ultraconservatrice, les commentateurs peinent à masquer leur désarroi. "Cette histoire de prix est tout simplement en train de tuer cette administration et le parti du président", a lâché mercredi le principal analyste politique de Fox News, Brit Hume.
Le prix du diesel est devenu le symbole de cette crise. Il a franchi la semaine dernière la barre inédite des six dollars le gallon, en hausse de plus de 70 % depuis janvier. Son envolée frappe de plein fouet routiers, agriculteurs et entreprises de construction – et, par ricochet, tout ce qui doit être transporté avant d'être vendu. "Les Etats-Unis ne disposent pas d'un réseau ferroviaire étendu en raison de leur immense superficie. Les marchandises doivent parcourir des distances bien plus longues qu'en Europe, ce qui rend les consommateurs américains beaucoup plus dépendants des semi-remorques sur de longues distances, en particulier pour les denrées périssables", explique à Libération Patrick DeHaan, analyste pétrolier chez GasBuddy.
Avec la guerre en Iran, Donald Trump est vu comme le principal responsable de ce choc énergétique, même si celui-ci se nourrit aussi des superprofits des raffineurs. Pour desserrer l'étau, il a tenté de faire pression sur le président ukrainien, lui demandant de cesser les attaques contre les raffineries russes, qui aggravent les pénuries. Lundi, il a même annoncé sur Truth Social une trêve énergétique entre Moscou et Kyiv, qualifiée de "bonne idée" par le Kremlin mais guère suivie d'effet. Dans la nuit de mercredi à jeudi, l'Ukraine a frappé une nouvelle raffinerie au nord-est de Moscou.
Donald Trump doit-il s'inquiéter de ce qui se murmure dans son propre camp ? "On assiste à une situation absurde"Stratégie défensive
Faut-il pour autant enterrer Donald Trump et son camp ? Ce serait aller trop vite. Le milliardaire a déjà déjoué suffisamment de pronostics pour que les proclamations de fin de règne soient accueillies avec prudence. Il dispose toujours d'un appareil politique puissant et d'un trésor de guerre considérable. Depuis début septembre, les comités de soutien liés à son réseau ont réservé plus de 140 millions de dollars de publicités électorales et l'effet de cette débauche de moyens reste impossible à mesurer.
Deux éléments montrent néanmoins que la stratégie républicaine est défensive. D'abord, l'argent va là où il n'aurait normalement pas dû être nécessaire : au moins 17 districts remportés par Trump de plus de cinq points en 2024, dont six de plus de dix points, font l'objet d'investissements importants. Même phénomène au Sénat, notamment au Texas et au Nebraska. Ensuite, Trump cherche surtout à remobiliser ses partisans les plus fidèles, à qui il demande de "faire comme s'il était sur le bulletin".
Un événement imprévu peut toujours bouleverser la donne d'ici au 3 novembre. Mais "la plupart des événements à venir n'auront absolument aucune importance. Les stratèges politiques et les médias, dont le métier consiste à exagérer le moindre détail, s'obstineront à affirmer le contraire. Mais la trajectoire est pour l'essentiel toute tracée", prédisait cette semaine le politologue Larry Sabato. Le calendrier renforce son argument : le vote anticipé a débuté dans plusieurs Etats, réduisant la marge de manœuvre des campagnes pour espérer un éventuel retournement.
C'est peut-être là le véritable enseignement de cette semaine : pas la perspective d'une défaite républicaine annoncée, mais la découverte, par touches successives, des limites de l'emprise de Trump. "Trump a toujours suscité la loyauté par des menaces et la promesse de représailles. A mesure qu'approche la fin de son mandat, il voit s'amenuiser sa capacité à mettre en œuvre ces menaces", résume Katie Pruszynski. Après les midterms viendra déjà la bataille de l'après-Trump, en vue de 2028.
Mais si défaite il y a en novembre, et plus encore si elle est sévère, le président républicain pourrait, comme en 2020, "recourir à des menaces de catastrophes, s'appuyer sur telle ou telle théorie du complot et prétendre que la gauche radicale tricheuse a volé une nouvelle élection", prévient la chercheuse, qui pointe une "menace sérieuse" pour la démocratie américaine. Pour l'économiste nobélisé Paul Krugman, le véritable danger réside dans la possibilité que Trump transforme sa défaite en preuve de persécution. "Même une vague démocrate massive en novembre n'empêchera pas Trump de causer d'immenses dégâts à la nation et au monde, écrit-il ce vendredi. Des dégâts qu'il pourrait bien infliger par pure rancune."
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