La Russie, la Chine, l’Iran pourront-ils faire contrepoids aux…
Pour faire contrepoids à l’hégémonie états-unienne, les présidents de la Russie, de la Chine et de l’Iran se sont réunis lundi et mardi au Kirghizstan. Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) qui s’y tenait réunissait aussi les dirigeants de l’Inde, du Pakistan, de la Biélorussie et de quatre pays d’Asie centrale. Ce forum peut-il réellement bousculer l’ordre international ? Le Devoir fait le point.
Qu’est-ce que l’Organisation de coopération de Shanghai ?
La Chine et la Russie sont au cœur de cette organisation fondée en 2001 avec quatre pays d’Asie centrale : le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. En 2016, l’Inde et le Pakistan se sont joints au regroupement. En 2021, c’était au tour de l’Iran, puis en 2024 de la Biélorussie. L’OCS représente environ 42 % de la population mondiale.
L’OCS est l’organisation qui a succédé au Groupe de Shanghai des cinq, fondé en 1996 dans la foulée de l’implosion de l’URSS. Ce forum diplomatique était voué à gérer les enjeux frontaliers qui émergeaient entre la Chine et le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, nouvellement indépendants. La Russie en faisait aussi partie.
En 2001, au moment où la guerre contre le terrorisme battait son plein et que les pays d’Asie centrale (certains frontaliers avec l’Afghanistan) étaient aux prises avec des enjeux d’extrémisme, l’Organisation de coopération de Shanghai a remplacé le Groupe de Shanghai des cinq en devenant une organisation de lutte contre le terrorisme.
Selon la professeure autrichienne Susanne Weigelin-Schwiedrzik, experte de l’OCS, l’organisation cherchait aussi dès le départ à empêcher les États-Unis et l’Union européenne de pénétrer dans la région de l’Asie centrale. « La lutte contre le terrorisme a permis de déguiser l’organisation comme n’étant pas anti-américaine, mais plutôt comme une organisation régionale qui voulait résoudre les problèmes de la région dans la région. »
Est-ce une alliance ou plutôt un forum diplomatique ?
Avec les années, la lutte contre le terrorisme est devenue moins centrale à l’organisation, qui est aujourd’hui davantage axée sur la stabilité et la sécurité, explique la professeure de l’UQAM Emmanuelle Rousseau, experte de la Russie et des organisations internationales.
Il ne s’agit pas pour autant d’une alliance militaire. L’OCS est avant tout un outil diplomatique présentant une autre vision du monde. L’organisation se veut « une solution de remplacement aux organisations libérales qui existent, que ce soit au niveau mondial (ONU) ou au niveau régional (Union européenne, OTAN) », indique-t-elle.
Des normes différentes des normes occidentales y sont élaborées. « Il n’y a pas du tout de promotion de questions de droits de la personne, de liberté, etc. Par contre, on insiste beaucoup sur la stabilité, la norme de souveraineté […] L’OCS joue un rôle de diffusion et de construction de ces normes, notamment autour des enjeux de non-ingérence. »
Le siège de l’OCS est à Pékin. En phase avec les valeurs de souveraineté et de non-ingérence qu’elle défend, l’organisation n’a pas un important appareil bureaucratique. « C’est une organisation qui se gère vraiment à des niveaux très hauts, par sommets entre les leaders, ou par rencontres des ministres », précise Emmanuelle Rousseau.
L’OCS est-elle un outil des Russes et des Chinois pour étendre leur influence ?
Tout à fait, répondent les deux expertes. L’OCS est en grande partie basée sur la doctrine Primakov, du nom de l’ancien ministre russe des Affaires étrangères Evgueni Primakov. Développée au milieu des années 1990, cette doctrine prônait l’émergence d’un monde multipolaire.
« C’était l’idée de créer des contre-pôles face aux États-Unis, face à l’Occident, détaille Emmanuelle Rousseau. Primakov disait qu’il fallait un axe Russie-Chine-Inde. C’était l’idée déjà aussi de créer une contre-organisation avec d’autres normes. »
Par le fait même, l’OCS offre un espace pour gérer la concurrence entre la Russie et la Chine, souligne Susanne Weigelin-Schwiedrzik. À la création de l’organisation lors de l’implosion de l’URSS, la Chine souhaitait accroître son influence sur les pays d’Asie centrale, historiquement liés à la Russie.
Une sorte de modus operandi a été trouvé. « La Russie a misé sur ses collaborations militaires [vente d’équipements] avec ces anciennes républiques soviétiques, tandis que la Chine a utilisé sa puissance économique [pour étendre son influence]. Elles sont donc en concurrence, mais elles se font concurrence dans deux domaines différents. »
Avec l’OSC, la Chine et la Russie cherchent-elles à bousculer l’ordre international ?
Oui, et le moment est opportun. « Aujourd’hui, avec l’ordre international libéral qu’on connaît qui est fortement remis en cause, c’est un moment particulièrement intéressant pour dire qu’il y a d’autres façons de faire les choses et d’autres visions du monde », fait observer Emmanuelle Rousseau.
L’OSC cherche avant tout à démontrer qu’une autre option existe. « [C’est de dire que] ce qu’on a pu croire et qui a été présenté comme étant la seule option, cet ordre libéral fondé sur liberté et qu’il y aurait un mouvement qui nous mènerait forcément [tous] vers là, que ce n’est pas forcément le cas et qu’il y a d’autres options. »
Ce modèle concurrent gagne des adeptes. Après l’arrivée de l’Inde, du Pakistan, de l’Iran et de la Biélorussie dans l’organisation, d’autres pays démontrent de l’intérêt, mentionne Mme Weigelin-Schwiedrzik. « Ils ont cet instinct de vouloir s’assurer d’être liés à des pays puissants qui peuvent les aider à traverser cette période de transition. »
Certains États qui frappent à la porte de l’Union européenne (comme la Serbie et la Turquie) ou même des pays membres de celle-ci pourraient tenter de faire le saut dans les prochaines années, prévient-elle.