La "révélation" de Sophie Wilmès : le courage de la nuance, à commencer dans l'arène politique

Série d'été (7/7)

"Toutes les grandes lectures sont une date dans l'existence", écrivait Lamartine. Et pour vous, quel est le penseur ou la lecture qui a modifié durablement votre perception des choses, marquant un avant et un après dans votre vie ? Nos sept témoins de l'été ont accepté de parler de leur "révélation". Après Bart De Wever (11/7), Sophie Dutordoir (18/7), Bernard Foccroulle (25/7), Amélie Nothomb (1/8), Eric Domb (8/8) et Yvon Englert (22/8), c'est Sophie Wilmès qui clôt notre série.

Un récit de Sophie Wilmès, députée européenne, ancienne Première ministre belge (*)

"Nous étouffons parmi les gens qui pensent avoir absolument raison." C'est par ces mots empruntés à Albert Camus que le journaliste Jean Birnbaum entame son essai intitulé Le Courage de la nuance. Ce livre m'a été offert pour mon anniversaire par quelqu'un qui me connait bien, avec cette dédicace : "En espérant que le contenu résonne en ton for intérieur autant que je le crois." Il avait visé juste. J'y ai en effet reconnu ce sentiment fort, presque une oppression, comme dirait l'auteur : celui que le dialogue et le débat d'idées se dérobent de notre vie publique et politique.

La polarisation de la société n'est pas un phénomène nouveau. D'ailleurs, cet essai le démontre clairement à travers sept figures du XXe siècle. Mais à chaque époque ses propres défis. Prenez les réseaux sociaux. S'ils ont permis de démultiplier les contacts entre les individus, nous avons vite dû nous rendre à l'évidence que l'intensification de ces échanges n'a pas amélioré leur qualité pour autant. La polarisation que nous vivons actuellement s'explique aussi par la succession de crises et le sentiment d'urgence. L'immédiateté du monde médiatique, quant à elle, réduit sans cesse le temps disponible entre un événement et son commentaire, avec en corollaire une attente prégnante et déraisonnable d'une partie grandissante de la société : que le politique ait réponse à tout, sur tout, tout le temps.

La "révélation" (6/7) d'Yvon Englert : "Women, Race and Class" d'Angela Davis, la lutte pour un monde meilleur

Dans ce contexte, Birnbaum a raison de parler de "courage". Il en faut pour aller à contre-courant du discours ambiant et se détourner des comportements largement valorisés dans l'espace politique actuel. Le simplisme, la pensée binaire, l'outrance. Les partis extrémistes, de gauche comme de droite, ainsi que les populistes prospèrent précisément sur ces ressorts, par facilité mais surtout par stratégie. Malheureusement, cela fonctionne. Il suffit de voir le nombre croissant de députés européens issus des rangs de ces formations pour s'en convaincre. Ou simplement de regarder vers les États-Unis.

Une ambition et un choix aussi

À côté du "courage", évoquons "l'ambition" de la nuance, c'est-à-dire ce qu'elle cherche aussi à accomplir : préserver, voire restaurer, les conditions du véritable débat démocratique. Ce dernier a besoin d'un espace commun, fait de règles, parfois tacites, respectées par tous ; un espace où il est possible de défendre fermement ses idées sans réduire l'autre à un ennemi. Car cette logique peut produire ce qu'il y a de pire, comme lorsque des élus d'extrême droite célèbrent un vote clé sur l'immigration en scandant, dans l'hémicycle du Parlement européen, un immonde "send them back", "renvoyez-les". Une politique publique peut, et doit parfois, être stricte mais rien n'autorise la déshumanisation de l'autre, ce que la polarisation et le manque de nuance produisent immanquablement.

Mais la nuance doit surtout être "un choix". Et c'est peut-être cela, le plus fondamental. Une décision consciente, exigeante et assumée. Un choix qu'il faut renouveler chaque jour, parfois même contre ses propres instincts, et ce, malgré la fatigue et la frustration. C'est un sentier étroit qui, en plus, place celles et ceux qui l'empruntent face à une question existentielle : comment demeurer fidèle à ce choix, aussi noble soit-il, tout en restant pertinent dans la vie politique et/ou le débat public ? Il ne suffit pas d'avoir raison dans le désert. Les opinions devenues invisibles ne font guère avancer les choses.

Avec fermeté

Reste que la nuance doit porter autant sur le fond que sur la forme. Car une société se façonne aussi par ses habitudes de langage, la place qu'elle laisse au doute, à l'écoute. À force de caricatures et de certitudes assénées, nous finissons par organiser notre vie commune autour de la confrontation permanente.

La "révélation" (1/7) de Bart De Wever : Comment remporter des élections selon Quintus Tullius Cicero, le frère de Cicéron

Une critique un peu facile revient toutefois avec insistance : la nuance ne serait-elle pas un refuge confortable ? Une excuse pour l'indécision ou pour l'absence de convictions ? Loin de là. La nuance ne consiste pas à juxtaposer des prises de position contradictoires dans un "en même temps" qui entretiendrait l'indétermination. Je crois à l'inverse qu'elle ne peut pas éluder la responsabilité de l'arbitrage. Elle n'exclut pas non plus la fermeté. On peut tout à fait être ferme après avoir examiné la situation avec objectivité et nuance. Elle ne commande même pas de choisir le milieu, la posture médiane à équidistance de deux positions ; comme elle n'interdit pas du tout d'être en désaccord avec la pensée dominante. Que du contraire. Jean Birnbaum l'illustre d'ailleurs parfaitement dans son ouvrage.

En définitive, le courage de la nuance, l'ambition et le choix qu'elle suppose, constituent une manière de rester fidèle au réel, aux principes démocratiques et, en tant que politique, au mandat qui est le nôtre. Une idée sur laquelle Birnbaum met des mots justes et attendus.

(*) L'état de grâce de la "Grande Sophie"

Son buste a été dévoilé en janvier dernier dans les travées de la Chambre des représentants, symbole fort de l'avancée de la représentation féminine en politique. Et pour cause, Sophie Wilmès est la première femme à avoir occupé le poste de Premier ministre en Belgique. Elle a accédé au "16" fin octobre 2019, en remplacement du libéral Charles Michel alors en partance pour la présidence du Conseil européen. D'abord cheffe d'un gouvernement en affaires courantes (qui recevra les pleins pouvoirs en mars 2020), elle s'est imposée comme le visage politique de la gestion de la pandémie de Covid-19 dans notre pays. "Sophie" ou encore la "Grande Sophie", fut-elle volontiers surnommée par la population confinée. Longtemps active politiquement à l'échelon local (Rhode-Saint-Genèse), cette mère de quatre enfants est aujourd'hui députée européenne et vice-Présidente du Parlement européen. Al. D.

→ Les précédents épisodes :

Bart De Wever (1/7) : Quintus Tullius Cicero

Sophie Dutordoir (2/7) : Simone Veil

Bernard Foccroulle (3/7) : Hannah Arendt

Amélie Nothomb (4/7) : Rilke

Eric Domb (5/7): Victor

Yvon Englert (6/7) : Angela Davis