La "Pharma Valley" belge est-elle entrée au service des urgences ? "L'enjeu pour la Belgique est désormais clair"
La Belgique se targue, à juste titre, d'avoir bâti un écosystème extrêmement dense et performant dans le secteur de la biopharmacie et des biotechnologies. Depuis la recherche fondamentale jusqu'à la production et l'exportation, une véritable "Pharma Valley" – reliant la Flandre, Bruxelles et la Wallonie – a vu le jour en l'espace de quelques décennies.
Cette industrie est devenue un poids lourd de l'économie belge. Trois chiffres permettent d'en prendre la mesure : plus de 140 000 emplois (dont près de 45 000 emplois directs à haute valeur ajoutée) ; plus de 6 milliards d'euros consacrés à la R&D (soit 40 % du total des investissements privés en R&D) ; 73 milliards d'euros de produits biopharmaceutiques exportés (soit environ 15 % du total des exportations belges en 2025).
Angela Thompson (AstraZeneca) : "La baisse de l'emploi dans la pharma en Belgique est un signal d'alerte"Des voix se font pourtant de plus en plus entendre pour alerter les autorités belges du risque de voir ce fleuron économique tomber de son piédestal. "La baisse de l'emploi biopharmaceutique que l'on observe depuis l'année passée doit être considérée comme un signal d'alerte", avertissait déjà en février, dans La Libre, Angela Thompson, présidente de la filiale belgo-luxembourgeoise du géant de la pharma AstraZeneca.
Un écosystème sous pression
Si la Belgique compte toujours parmi les principaux pôles biopharmaceutiques d'Europe, des chiffres récents montrent que cette position est de plus en plus sous pression. Ainsi, selon Pharma.be (fédération professionnelle de l'industrie pharmaceutique), l'année 2025 a été marquée par le recul de plusieurs indicateurs : exportations (-6,8 %), nombre de demandes de brevets (-15,3 %), investissements (-4 %), production industrielle (-5,7 %).
Autre indicateur inquiétant : la Belgique perd des parts de marché sur le terrain des essais cliniques, ce qui fragilise la chaîne de valeur pharmaceutique belge.
Le "dégraissage" se poursuit chez GSK en Belgique : "Après la visite de Trump, le groupe a lâché des milliards. Ils doivent donc trouver de l'argent"Signe de l'inquiétude ambiante, le secteur belge des sciences de la vie a remis, début septembre, la "Belgian Life Sciences Declaration" à David Clarinval (MR), vice-Premier ministre et ministre de l'Économie. Dans cette déclaration, lancée par Pharma.be et déjà signée par plus de 500 personnalités issues de l'industrie pharmaceutique et du monde académique, le secteur se montre très alarmiste : "Sans action décisive, la Belgique risque de passer d'une vallée pharmaceutique à un désert pharmaceutique" !
C'est dans ce contexte qu'Itinera, think-tank belge indépendant, vient de publier un rapport – The pharma urgency for Belgium and Europe : frontrunner or decline ? – dans lequel Marc De Vos et Anton Delbarre, respectivement co-CEO et directeur de recherche d'Itinera, appellent les décideurs politiques belges, mais aussi européens, à élaborer une stratégie d'innovation et de croissance pour le secteur des sciences de la vie. "Sans stratégie à long terme, soutiennent-ils, la Belgique risque de perdre sa position de leader dans la biopharma".
Marc De Vos (Itinera) : "Pourquoi ne pas imaginer un fonds stratégique pour les innovations pharmaceutiques, comme on l'a fait pour la défense ?"
Marc De Vos précise, d'emblée, que le rapport rédigé par Itinera se fonde sur une table ronde organisée, en mars, à l'initiative d'acteurs liés au secteur pharmaceutique. "Mais il ne s'agissait pas d'une table ronde du secteur pour le secteur. Parmi les participants, il y avait des acteurs du secteur, mais aussi des acteurs publics et des experts internationaux en matière de santé, d'innovation et de politique industrielle. Si on a accepté de participer à cette table ronde, c'est parce qu'Itinera travaille depuis longtemps sur la question des soins de santé, mais aussi sur les transformations géopolitiques et économiques internationales. L'objectif était donc d'offrir une perspective internationale sur le futur d'un secteur qui est économiquement, scientifiquement et technologiquement très important pour la Belgique".
Le titre du rapport d'Itinera est "The pharma urgency for Belgium and Europe". Doit-on en déduire qu'après de très belles années, la "Pharma Valley" belge est entrée au service des urgences ?
Le sous-titre du rapport est "Frontrunner or Decline ?". La question, pour la Belgique, de demeurer un pays à l'avant-garde de la biopharmacie ou de connaître un déclin est donc posée. La Belgique a acquis, dans les sciences de la vie, une position un peu hors du commun par rapport à sa taille. Aujourd'hui, ce secteur clé de l'économie belge est toutefois pris dans la tourmente de la démondialisation et de la concurrence entre pays, dont celle très puissante des États-Unis et de la Chine, en même temps qu'il y a une révolution technologique et scientifique. Le contexte géopolitique et économique a fortement évolué. Les grands acteurs du secteur sont des multinationales, qui, dans ce nouvel environnement, sont amenées à se réorienter. Pour la Belgique, petit pays évoluant dans une Europe fragmentée, le défi n'est pas simple.
Une colère ravivée chez GSK après plusieurs licenciements : "Un signal extrêmement inquiétant"Quels sont les principaux signaux d'alerte ?
La force de la Belgique ne réside pas dans la taille de son marché national, mais dans la qualité de son environnement pour la recherche et l'innovation. Il faut absolument préserver ces atouts car ils conditionnent les autres maillons de la chaîne de valeur (essais cliniques, autorisation et accès au marché, production, création d'entreprises et d'emplois). Le rapport fait notamment état d'une perte progressive de parts de marché de la Belgique dans différents domaines de la recherche et des essais cliniques. C'est une tendance préoccupante car les essais cliniques constituent un point de contact essentiel entre la recherche et le marché. Ce sont eux qui permettent de transformer l'innovation scientifique en produits, investissements et activité industrielle.
guillement"La Belgique peut soit se contenter de gérer une érosion progressive en maintenant le statu quo, soit élaborer et mettre en œuvre une stratégie pionnière."
À propos du secteur pharmaceutique, vous appelez les autorités belges à adopter une politique industrielle ambitieuse et durable. Quelle doit être cette politique ?
L'enjeu, pour la Belgique, est désormais clair. La Belgique peut soit se contenter de gérer une érosion progressive en maintenant le statu quo, soit élaborer et mettre en œuvre une stratégie pionnière. Le principal message qui est sorti de la table ronde a été la nécessité de changer de perspective. Jusqu'à présent, la politique publique vis-à-vis du secteur pharmaceutique a surtout consisté à soutenir la recherche et l'innovation par des subsides. Cette approche ne suffit plus. Il est grand temps, pour la Belgique, d'embrasser le nouveau contexte géopolitique, industriel et stratégique dans lequel évolue le secteur pharmaceutique. La priorité doit rester la valeur ajoutée de la recherche, du développement et de l'innovation. C'est là que la Belgique doit continuer à faire la différence. Mais, à cette chaîne de valeur, il faut ajouter une politique industrielle. Aujourd'hui, cette politique n'existe pas en Belgique.
Quels doivent être les axes prioritaires de cette politique ?
Le rapport identifie plusieurs domaines dans lesquels les décideurs politiques peuvent prendre des mesures ciblées et immédiates. J'en citerai deux. D'une part, il faut réduire le délai réel d'accès des patients aux nouveaux médicaments (qui dépasse très largement le délai légal maximal de 180 jours imposé par l'Union européenne). D'autre part, il faut mobiliser des financements pour la croissance et maintenir les centres de propriété intellectuelle et de décision sur le territoire belge.
Critical Medicines Act : un texte décisif pour l'industrie pharma en Belgique ?Le contexte budgétaire de la Belgique n'est pas vraiment propice à adopter une telle mesure…
Pourquoi ne pas imaginer un fonds d'investissement stratégique pour les innovations pharmaceutiques, comme on l'a fait récemment pour le secteur de la défense ? La politique industrielle doit être une combinaison d'argent public et d'argent privé.
Percevez-vous des signaux positifs dans le monde politique par rapport aux attentes du secteur ?
Bart De Wever a annoncé qu'il allait bientôt relancer la plateforme "Biopharma Life Sciences" (créée sous le gouvernement De Croo, NdlR). C'est une bonne nouvelle, car cela montre qu'il y a une prise de conscience. Il est devenu urgent, au niveau belge, de rassembler les acteurs publics et privés, d'identifier les nouvelles opportunités et de bâtir une politique durable. La relance de cette plateforme peut constituer une belle opportunité.
Quel est le risque si la Belgique ne réagit pas dans le sens préconisé lors de la table ronde ?
On sera alors dans un scénario de déclin inéluctable. C'est, selon moi, pratiquement garanti. Si on n'a pas une approche stratégique proactive, d'autres pays européens se saisiront des opportunités qui se présenteront.
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