La guerre en Ukraine, une épine dans le pied de Marine Le Pen ?
Marine Le Pen en campagne le 18 septembre.
© Lionel BONAVENTURE / AFP
ANALYSE - La candidate du Rassemblement national a nuancé les propos de son vice-président Louis Aliot, lequel affirmait début septembre vouloir « couper le robinet » à l’Ukraine en cas de victoire de son camp à la présidentielle.
Il est, au Rassemblement national, une permanence : ce qui divise doit être éludé, ou du moins renvoyé à plus tard. Il en va des questions sociétales, le plus souvent évacuées du débat interne par la grâce de la sacro-sainte liberté de vote dans l'hémicycle, ou via d'éventuels référendums promis aux Français - possibilité dernièrement explorée pour légiférer sur l'interdiction du port du voile. Comme des relations internationales, surtout lorsque celles-ci entrent en conflit direct avec les cordons de la bourse.
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Il en est ainsi de la guerre en Ukraine, dont le financement français depuis 2022 s'élève à un peu plus de 12 milliards d'euros, en comptant la contribution aux aides européennes dédiées. Équivalent peu ou prou d'une année de budget alloué à la Justice. Fondamentalement, cette somme représente une goutte d'eau dans l'océan de la dépense française, dont le déficit s'élève à 151,6 milliards d'euros, soit 5,1 % du produit intérieur brut (PIB) pour l'année 2025, quand la dette publique s'établit à 3 416,3 milliards d'euros, soit 115,6 % du PIB, au deuxième trimestre 2025. Mais, symboliquement, ces quelques largesses ont de plus en plus de mal à passer auprès de l'opinion.
Aux yeux de Marine Le Pen, interroger la participation financière française « n'est pas un acte d'hostilité à l'égard de l'Ukraine », assurait-elle le 16 septembre sur le plateau de Darius Rochebin, plaidant pour « une grande conférence pour la paix » afin d'aboutir à « un règlement diplomatique » : « On peut continuer à former leurs soldats, leurs armées, on peut continuer à leur apporter du matériel pour pouvoir se défendre. Mais financièrement, nous ne pouvons plus. Parce qu'on ne peut pas dire d'un côté il n'y a pas un euro […] pour indexer les retraites mais, en revanche, il y a des milliards pour la contribution nette à l'Union européenne. À proportion de ce que nous faisons jusqu'à présent, qui est considérable, nous disons nous ne pouvons pas le faire. »
Questions économiques
Un argument financier que les analystes voyaient poindre depuis quelque temps. En février 2026, l'Ifop observait, pour la première fois depuis le début du conflit, l'approbation des Français à la fourniture d'armes à Kiev passer sous la barre des 50 %, en s'établissant à 47 %. Soit 18 points de moins qu'en mars 2022, quelques semaines après le début de l'invasion russe. La principale raison : la France est un pays aux finances exsangues, en proie à une instabilité politique chronique cause de la crise budgétaire - selon l'économiste Mathieu Plane - et touché de plein fouet par la flambée des prix de l'énergie, alors même que l'Hexagone est le principal pourvoyeur européen de nucléaire.
À titre d'exemple, en juillet 2025, peu avant que François Bayrou ne dévoile les principales lignes de son projet de loi de finances pour l'année 2026, Emmanuel Macron imposait une nouvelle contrainte : que soit doublé le budget des armées à horizon 2027 et non plus 2030, c'est-à-dire un effort supplémentaire de 10 milliards d'euros sur deux ans. « Ils seront financés par davantage d'activité du pays », assurait-il dans le documentaire de Guy Lagache, « La guerre, Donald Trump et nous ». Ce qui se traduisit par la suppression de deux jours fériés, cause de la chute du gouvernement en septembre suivant.
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Ces occurrences furent observées avec attention par l'état-major du parti à la flamme, parangon du pouvoir d'achat et chantre d'une sortie du marché européen de l'électricité afin de décorréler son prix de celui du gaz. Sans négliger la sourde admiration entretenue par certains caciques du mouvement, tel l'eurodéputé Thierry Mariani, ou les rencontres médiatisées, notamment celle entre Marine Le Pen et Vladimir Poutine le 27 mars 2017. Ni, même, l'emprunt contracté auprès d'une banque tchéco-russe en 2014 par le RN, après avoir essuyé un refus de la part de l'ensemble des établissements français.
Alors, début septembre, lorsque le vice-président et maire de Perpignan Louis Aliot déclare que son camp « coupera le robinet » en cas de victoire en 2027, de surprise il n'y a guère. Du pain béni pour les adversaires de son camp, qui n'en attendaient pas tant pour dénoncer le pro-poutinisme supposé de Marine Le Pen et des siens. De là à dire, en revanche, que cette ligne ne fait pas débat au RN, il y a un gouffre.
Division
Voilà quatre ans et demi que la guerre en Ukraine interroge les milieux nationalistes, et de droite en général. Un conflit latent opposant plutôt les générations que les chapelles. Rappelons, à toutes fins utiles, que des figures comme Nicolas Sarkozy et François Fillon - qui siégeait jusqu'au déclenchement de la guerre au conseil d'administration de Zaroubejneft, grande entreprise publique d'hydrocarbures contrôlée par des proches de Vladimir Poutine - ont, elles aussi, semblé pointer la responsabilité de l'Otan et des Occidentaux dans le déclenchement de l'agression russe, alors que le Kremlin persiste à justifier son entrée en guerre par le risque de voir son ancien satellite communiste pourvu en armes américaines, cela à sa frontière. En 2016, les parlementaires UMP à Paris votaient d'ailleurs en faveur de la fin des sanctions contre Moscou après l'annexion de la Crimée. Paradoxalement, Les Républicains font désormais partie des forces les plus pro-Ukraine du spectre politique.
Au Rassemblement national et dans son giron, cette division existe également, quand bien même Marine Le Pen a, d'emblée, condamné « sans ambiguïté » l'invasion russe de 2022. Un an plus tard, néanmoins, Jordan Bardella se livrait longuement dans les colonnes de « L'Opinion ». « Il y a eu une naïveté collective à l'égard des ambitions de Vladimir Poutine », titrait l'entretien, opportunément renommé après parution. Un tout autre phrasé avait initialement retenu l'attention : « On ne peut pas être patriote et souverainiste et être insensible à la violation de la souveraineté d'un État européen. » « Personne n'a relayé son interview et il s'est fait sévèrement taper sur les doigts », se souvient un ancien du parti. Il n'empêche. Cette clarification fait loi. Personne ne pourra plus attaquer le RN sur un supposé tropisme pro-russe, veulent croire les « bardellistes », âgés de trente ans et moins.
Guerre de générations
Une illustration récente de cette « guerre de générations » - expression récusée au RN -, l'amorce de passe d'armes entre le jeune Pierre-Romain Thionnet, plume de Jordan Bardella, et Philippe Olivier, beau-frère et conseiller spécial de Marine Le Pen, en réaction à la parution d'une « Une » du JDNews mettant en valeur le quatuor souverainiste Philippe de Villiers, Luc Ferry, Nicolas Dupont-Aignan et Henri Guaino. Dans ce numéro de juin passé, baptisé « Guerre en Ukraine, l'appel au sursaut : pourquoi la France doit renouer avec la Russie et stopper l'escalade vers la guerre », les quatre hommes entonnent en chœur le refrain d'une provocation occidentale - de l'Otan, de l'Union européenne,… - aux origines du conflit et en appellent à une « paix » n'ayant pas grand-chose à envier aux accords de Munich de 1938.
Agacé, l'eurodéputé proche du président du RN s'indigne sur X : « L'espèce de pacifisme qui a fait surface dans une partie des 'nationaux' n'est parfois rien de plus qu'un esprit de contradiction et une tendance à prendre le contre-pied systématique de positions dites 'dominantes', quand bien même celles-ci sont conformes à l'intérêt national. Un phénomène de conversion au pacifisme et de dénonciation du 'bellicisme' qui offre des ressemblances troublantes avec la fin des années 1930. » Suscitant les foudres… de son collègue Philippe Olivier. « 'L'intérêt national', c'est la guerre ??? », s'étrangle celui qui fut observateur en 2020 du référendum constitutionnel russe, permettant à Vladimir Poutine de prétendre à deux mandats supplémentaires. Comme il réfuta l'occupation de la Crimée par la Russie, annexée en 2014. « Philippe n'est pas pro-russe mais il n'est pas pro-Ukraine non plus », commentait à l'époque un cadre. Dans la foulée, Thionnet supprime sa publication.
Entre l'entretien de Bardella et ce « malentendu », selon l'expression officielle, le RN a oscillé entre déclarations fermes et actes mous. Durant les législatives de 2024, le candidat au poste de Premier ministre réitéra sa volonté « de permettre à l'Ukraine d'assurer sa défense, mais aussi de consolider son architecture de sécurité à l'est de l'Europe », comme il fustigea « l'impérialisme russe ». Quelques mois plus tard, Bardella immortalisa sa rencontre avec Volodymyr Zelensky à Bruxelles, puis fit adopter par sa délégation au Parlement européen une résolution consacrée à la falsification de l'histoire de l'Ukraine par la Russie.
« Notre ligne est gaulliste »
Dans le même temps néanmoins, le parti nationaliste refusa de voter un prêt européen de 90 milliards d'euros - coût estimé par lui à 7 ou 8 milliards d'euros -, considéré comme irresponsable au vu des finances publiques du pays, et faisant valoir que l'enveloppe prévoyait l'achat de matériel d'armement sans obliger à se fournir auprès d'entreprises européennes. Et se montra généralement réticent vis-à-vis de la livraison de certaines armes lourdes ou de longue portée, jugée de nature à transformer l'Otan en cobelligérant face à la Russie. Comme d'autres forces politiques, il s'oppose par ailleurs de longue date à l'intégration de l'Ukraine, dont l'industrie agroalimentaire menace structurellement la française.
« Notre ligne est gaulliste », serine-t-on en haut lieu. Comprendre, ni Russie, ni États-Unis, ni Bruxelles. Un peu à l'image de cette affiche reprenant ce slogan du Front national de la jeunesse au milieu des années 1990 : « ni droite, ni gauche, Français ! » En filigrane, l'éternelle recherche d'une troisième voie, menant à la paix, avec les représentants hexagonaux scellant la poignée de main finale. Un cliché rêvé par tous, obtenu par personne, de Donald Trump à Emmanuel Macron en passant par Giorgia Meloni, Friedrich Merz, Ursula von der Leyen et Keir Starmer. Et une question : après quatre années de combat et une Russie menaçante à nos portes, demeurer non aligné est-il une option ?