"L'expérience la plus marquante de ma carrière" : Florence Reuter et Thierry De Bock se souviennent des JT belges sur le 11 septembre
Le 11 septembre 2001, j'étais en deuxième secondaire. En rentrant de l'école, j'allume la télévision pour regarder MTV. En zappant, je tombe sur des images qui défilent en boucle sur toutes les chaînes : une des tours jumelles du World Trade Center, que j'avais admirées l'année précédente lors d'un voyage à New-York, est en feu. Pendant quelques secondes, je crois à un film. Mais le ton grave du journaliste et la mention "Édition spéciale" affichée à l'écran me font rapidement comprendre que quelque chose de terrible est en train de se produire. Impossible de m'asseoir : je reste debout, les yeux rivés sur l'écran, face à cette fumée qui envahit le ciel de Manhattan. J'ai 13 ans et, dans un premier temps, je pense à un accident. "Quel problème cet avion a-t-il bien pu avoir pour percuter cette tour à New-York ?" Puis un deuxième avion s'écrase dans l'autre tour. J'appelle ma mère. Cette fois, il n'y a plus de doute : ce que nous sommes en train de regarder n'est pas un accident, ni une fiction. "Il s'agirait peut-être d'un attentat", entend-on à l'écran. On en aura la confirmation plus tard.
Les heures qui suivent resteront gravées dans les mémoires. Les tours s'effondrent, l'une après l'autre, tandis que les informations arrivent presque en temps réel : deux autres avions ont été détournés, l'un s'écrase sur le Pentagone, l'autre en Pennsylvanie. Exceptionnellement, la télévision ne s'arrête pas. Elle devient notre fenêtre sur le monde et, pendant des heures, nous restons suspendus aux éditions spéciales pour tenter de comprendre l'incompréhensible. À l'antenne, deux visages accompagnent les téléspectateurs belges dans cette journée hors du commun : Florence Reuter sur RTL-TVI, puis Thierry De Bock sur La Une. Vingt-cinq ans après les attentats, qui feront 2 977 victimes, les deux anciens journalistes, aujourd'hui, respectivement, députée et bourgmestre de Waterloo et directeur général de Proximedia Group, reviennent sur cette journée historique qui a bouleversé leur vie, leur métier et leur rapport à l'information.
Le mensonge de Trump sur le 11 septembreFlorence Reuter a été la première à prendre l'antenne sur RTL-tvi. "Juste après la réunion de rédaction, je réfléchissais à des sujets pour ouvrir le journal du soir. Il ne se passait pas grand-chose ce jour-là. Puis, mon rédacteur en chef est arrivé dans mon bureau et m'a dit : "Tu as vu ?". Je lève la tête et je vois sur les deux écrans de mon bureau qui étaient branchés sur la CNN, les tours jumelles et de la fumée. Je n'avais aucune dépêche à ce sujet, raconte-t-elle. Je suis descendue en studio, je me suis changée, maquillée en trois secondes et j'ai pris l'antenne avec pour seule information : "Il y a de la fumée sur les tours jumelles". Il a fallu meubler. Je recevais des infos plic ploc. Heureusement, on a pu compter sur notre force en tant que chaîne privée : la rédaction a été hyper réactive. On a moins de moyens donc on doit être plus débrouillards."
Du côté de la RTBF, l'antenne est prise près de 30 minutes plus tard. "Ça fait 25 ans mais je me rappelle très bien de cette journée, commence Thierry de Bock. J'étais en récup' et je passais à la rédaction de la RTBF pour faire un débriefing sur le Tour de France. J'étais en short et en t-shirt. Une fois la réunion terminée, Michel Konen, rédacteur en chef de l'époque, et moi voyons les images des tours en feu sur les écrans. Il m'a dit : "Tu dois prendre l'antenne !" Il a commencé à se déshabiller et m'a donné son veston, sa chemise et sa cravate avant de me lancer : "Tu files en studio !"", explique Thierry de Bock.
11 septembre 2001 : le nom d'un suspect de complicité dans les attentats resurgit vingt-cinq ans plus tardMais, le studio du JT était occupé. "On m'envoie alors dans un petit studio, surnommé le "kot à balais" où travaillaient les présentatrices du JT pour malentendants. Il y avait juste une caméra, un bureau et une chaise. C'est tout. Sans maquillage, avec les vêtements de mon rédacteur en chef, je prends l'antenne. Je devais expliquer ce qui était en train de se passer en direct avec juste un retour image et sans aucune préparation." Il poursuit : "J'étais un peu le pion sacrifié, celui qui devait occuper l'antenne, pendant que derrière, d'autres journalistes préparaient les sujets pour le JT."
Du côté de RTL-tvi, pas de temps pour la préparation non plus. "Je n'avais rien préparé. Ça s'est fait comme ça, dans l'urgence et donc, on improvise. Personne ne peut s'attendre à ce genre d'événement", explique Florence Reuter. "Je suis arrivée en studio la seule information c'était qu'il y a de la fumée sur les tours jumelles à New York. Donc, il a vraiment fallu meubler prendre les informations au fur et à mesure et les expliquer. Heureusement, on avait cette chance d'avoir ces images de la CNN qui nous permettait d'avoir les images en direct et de pouvoir les commenter au fur et à mesure."
Pour les mises à jour, Thierry de Bock pouvait compter sur sa collègue de l'époque, aussi présentatrice du JT, Fabienne Vande Meerssche. "Elle venait régulièrement sur plateau à quatre pattes pour passer en dessous de la caméra et me glisser des dépêches papier. Dans ce petit studio, on n'avait pas d'ordinateur." Quelque temps plus tard, il basculera dans le studio 18, celui du JT, et sera aidé par la journaliste Valérie Dupont.
11 septembre 2001 : la ville de New York publie des documents qui révèlent des nouvelles informationsUn accident ? Un attentat ?
Le journaliste comprend "tout de suite" qu'il ne s'agit pas d'un "simple" accident. "Quand un avion percute une tour du World Trade Center, sans qu'on sache encore les conséquences, ça semblait fort improbable que ce soit un accident. On ne savait pas encore qu'il s'agissait d'un acte terroriste mais on se rendait compte de l'importance de l'événement."
"On savait qu'on était face à quelque chose qui n'était pas du tout normal. Tout est allé tellement vite qu'on n'a pas vraiment eu le temps d'analyser les causes au début. Il fallait tenir l'antenne et suivre l'information au fur et à mesure qu'elle arrivait", explique Florence Reuter.
Symbole des attentats du 11 septembre 2001, Edward revient sur sa célèbre photo: "J'aurais pu mourir de mille façons""On utilisait le conditionnel"
Entre informations contradictoires et rumeurs, comment informer au mieux les téléspectateurs ? "On a beaucoup utilisé le conditionnel, se rappelle Thierry de Bock. Quand le deuxième avion a percuté les tours du World Trade Center, je n'étais pas sûr que ce soit bien un deuxième avion et que ce ne soit pas un ralenti du premier avion, parce que c'était tellement gros que ça semblait improbable. Heureusement, j'avais un retour d'antenne de quelqu'un qui m'a dit : "Non, non, c'est bien un deuxième avion qui percute"", explique l'ancien journaliste qui a tenu l'antenne pendant quatre heures d'affilée. "À l'antenne, je répète sans cesse qu'un événement hors du commun vient de se passer et je fais une mise à jour pour ceux qui viennent de nous rejoindre devant leur téléviseur."
"À un moment donné, on a commencé à parler d'attentats mais il y avait énormément de supputations, de rumeurs dans tout ce qui nous parvenait. On n'avait pas le temps de faire le tri, de vérifier l'une ou l'autre source. Donc, c'était un travail d'équilibriste pour essayer d'être le plus juste possible. Il y avait beaucoup de conditionnel évidemment, il fallait prendre chaque information avec des pincettes pour être sûre de ne pas faire peur, de ne pas créer la psychose même si elle était finalement bien là", se souvient la bourgmestre de Waterloo." Quand on voit ces deux tours s'effondrer, on ne peut pas rester insensible à ça. Rien que d'en parler, j'en ai encore des frissons, ajoute la bourgmestre. Nous, on devait continuer à commenter, à expliquer. On doit rester professionnel mais on ne peut pas cacher notre émotion. Elle est là."
"Après le 11 septembre, mon institutrice s'est dit qu'il fallait parler à mes parents. Quelque chose avait changé en moi""Une immense fatigue"
Après presque quatre heures d'antenne, les deux anciens journalistes se souviennent avoir ressenti une "immense fatigue". "Pendant dix jours, je n'avais pas rempli mon frigo. Je rentrais, je dormais et je repartais à la rédaction. Heureusement, je n'avais pas d'enfant à ce moment-là donc je pouvais me consacrer entièrement à mon travail, se souvient Florence Reuter. J'ai pu prendre un jour "off" environ 15 jours après les attentats. J'étais allée faire des courses et j'étais étonnée de voir les gens croisés au supermarché vivre normalement. Je me disais : "Est-ce qu'ils se rendent compte de ce qu'il s'est passé ?"
"Dans ma carrière de journaliste, j'ai vécu plusieurs moments historiques mais celui-là a été, et de loin, le plus important", déclare Thierry De Bock.
"C'est l'expérience la plus marquante de ma carrière de journaliste. Je m'en souviens comme si c'était hier. C'est une expérience professionnelle tellement intense qu'on ne peut pas l'oublier", poursuit Florence Reuter qui avoue avoir connu un avant/après le 11 septembre dans sa vie de journaliste. "C'est un exercice exceptionnel qui nous apprend énormement sur notre métier. Mais, après avoir vécu ça, certains des autres JT me paraissaient parfois un peu insipides."
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