L’art délicat d’une mystérieuse vieille dame balinaise aux cimaises du Musée d’art brut de Montpellier

Le musée d’Art brut de Montpellier présente jusqu’à la fin de l’année le travail fragile, coloré et habité de l’étonnante artiste balinaise autodidacte Ni Tanjung.

Elle n’est plus, mais elle est toujours. Disparue en 2020, Ni Tanjung est aujourd’hui présente dans la Collection de l’Art brut à Lausanne, ainsi qu’au musée LaM de Villeneuve-d’Ascq et, jusqu’à la fin de l’année, au musée d’Art brut de Montpellier. Une présence que l’on doit dans tous les cas à Georges Breguet, anthropologue et professeur suisse, ancien assistant du généticien Albert Jacquard.

Depuis les années 1970, il se rend deux à trois fois par an à Bali, en Indonésie, de sorte qu’il se sent autorisé aujourd’hui à s’en dire devenu « un spécialiste ». Un jour qu’au début des années 2000 il se promène, il tombe sur une vieille dame, étique, coiffée d’une étrange couronne : elle chante, danse et réclame trois sous aux véhicules qui passent non loin d’un amoncellement de plusieurs centaines de pierres volcaniques, pour certaines peintes et couvertes de dessins de visage. "C’est cette dame, Ni Tanjung, qui avait édifié cette sorte de temple dédié aux ancêtres, raconte Georges Breguet, aujourd’hui encore avec émerveillement. Elle n’était pas malade psychiatrique, mais elle avait une folie douce. Là, où elle vivait, dans l’est de Bali, près du volcan Agung, on la connaissait comme la marginale… Et dans la société traditionnelle balinaise, on n’aime pas beaucoup ce qui sort de la norme…"

Pendant des années, celle que d’aucuns surnommeront la “pauvre reine de Bali” enrichit son autel de tout ce qui lui tombe sous la main, bois, noix de coco, métaux, plastiques… Mais sa santé commence à se dégrader et elle ne vient plus guère danser. Las ! Après la publication d’un article, une artiste connue en Indonésie acquiert une partie des pierres décorées (qui ornent depuis son jardin) et le reste de l’installation est démantelé. Bali a perdu une pièce unique d’Art brut, mais notre anthropologue découvert un diamant qui ne l’est pas moins.

Un besoin impérieux

Au début des années 2010, désormais affaiblie, Ni Tanjung ne sort plus guère… mais elle crée, dessine, bricole. Même grabataire, assise sur son lit, elle produit. Elle découpe des morceaux de papier, dessine dessus des personnages et les réunit sur des armatures de baguettes. La technique de ses fragiles, délicats et magnifiques “assemblages” rappelle un peu le théâtre d’ombres typiquement indonésiens. Gros yeux, larges sourires, bouilles chamarrées, ses créations figurent des ancêtres ou des divinités. Mais la créatrice n’explique rien, théorise encore moins.
"Elle n’avait pas de culture artistique, elle était analphabète, mais sa force de création était irrépressible, raconte Georges Breguet. Elle ne se considérait d’ailleurs pas comme une artiste, elle s’exprimait, tout simplement."

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L’anthropologue suisse est son premier fan. Entre 2011 et 2020, il va lui rendre visite pas moins d’une centaine de fois. Il lui fournit du papier, des ciseaux, des craies grasses. Son épouse lui donne une série de cartons de taille standard, sur lesquels elle réalise une série de portraits et, rares, des architectures balinaises. Quand elle manque de matière première, Ni Tanjung n’hésite pas à arracher la mousse de son matelas ou ses cheveux, pour compléter son travail. Elle a besoin de créer.

Quinze jours avant de s’éteindre, à l’âge de 90 ans, elle est encore à produire. Georges Breguet estime à 1 200 sa production d’assemblages. "Je lui achetais ses œuvres par l’intermédiaire de sa fille, mais je ne suis pas un commerçant dans l’art, promet-il. J’ai fait beaucoup de donations et, quand il y a des ventes, je redonne de l’argent à sa famille. Cette exposition montpelliéraine n’est pas commerciale mais culturelle." Et d’insister : "Je la considère comme une grande artiste… C’était vraiment un personnage unique."