« L’argent et moi, nous nous entendons bien » : Bernard Tapie, par Philippe Bouvard

Bernard Tapie chez lui en décembre 1984.

Bernard Tapie chez lui en décembre 1984.

© Jacques Lange / Paris Match

« Mes gens » par Philippe Bouvard. En octobre 1983, Bernard Tapie avait expliqué sa méthode à Philippe Bouvard. Un extrait de la rubrique tenu par le journaliste dans nos colonnes. Article publié dans Paris Match n°1795.

Bernard Tapie n’a pas partout bonne réputation. Il le sait. Il l’accepte comme la rançon que ceux qui ont du succès doivent de plus en plus payer à ceux qui n’en ont pas : « On m’en veut de ne pas tenir compte des effets négatifs que mes effets positifs peuvent produire sur les affaires des autres. Hélas ! C’est aujourd’hui la seule façon de mener une guerre économique exceptionnellement dure : » On lui fait donc payer des méthodes antinomiques d’une certaine éthique traditionnelle du monde industriel, en même temps qu’un physique plus adapté à la piste des stades qu’aux trente fauteuils de conseils d’administration qu’il détient. Il en convient lucidement : « Ma personnalité a faussé le jeu. On admet difficilement que j’aie davantage la tête d’un type du show-biz que celle d’un p.-d.g. » Si les résultats sont bons c’est parce que l’ingrédient principal de ce cocktail détonant et inattendu se nomme le charisme : « Je crois énormément au charme dans les rapports humains. Dans le travail je ne fais aucune distinction entre les sexes et je suis amoureux de tous mes collaborateurs. »

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Un sacré tempérament puisque cent soixante personnes l’entourent qui forment la bande « à Tapie », « le Clan », les pompiers » qui se mobilisent par définition chaque fois qu’un feu menace de manquer de combustible. Ces cent soixante-là préposés à l’économie, aux finances, au marketing, à la méthodologie, à l’informatique, à la fabrication, à l’ordonnancement, œuvrent pour que les sept mille deux cents salariés des quelque trente entreprises réanimées ne s’endorment plus jamais. Une centaine d’appels au secours émanant d’industriels ou de commerçants en difficulté arrivent chaque semaine. On les examine tous avec soin. Ne sont prises toutefois en considération par ces sauveteurs dont l’ambition est de réussir là où les autres ont échoué que les demandes concernant des affaires dont les résultats apparaissent après examen très au-dessous des potentialités. Les choses peuvent alors aller très vite. Il n’a fallu que deux jours (il n’y avait pas en banque de quoi assurer la paie) pour reprendre « Look », une fabrique de fixations de ski. Généralement, on prévoit quinze jours pour le diagnostic et six mois pour le traitement. Une thérapie aussi rude qu’efficace : dégraissage des effectifs, remplacement des mauvais éléments par des bons, contrôles de gestion hebdomadaires menés par des femmes (afin que les contrôles oublient le désagrément d’être jugés par des inférieurs hiérarchiques).

Hier on l’accueillait comme un bourreau. Aujourd’hui, on l’espère comme un sauveur. 

Lorsque la cicatrisation parait en bonne voie, les spécialistes de haut niveau (une vingtaine d’ingénieurs-conseils ayant jusqu’à quinze ans d’expérience) passent le relais à de nouveaux patrons recrutés par le Clan mais hors du Clan. Stratégie cruelle, dont la complexité ne saurait faire oublier qu’elle repose sur quelques postulats très simples : « Les affaires – si l’on exclut les produits qu’elles génèrent – se ressemblent toutes… Si la comptabilité n’était pas exigée par la loi, neuf entreprises sur dix n’en tiendraient pas. » Pour le reste, les choix se font par cooptation mutuelle. C’est-à-dire par estime et par hasard. Une firme de pesage était en difficulté. Il l’a remontée. Chemin faisant, il s’est avisé que la législation française – le dirigisme a parfois du bon – contraignait à fabriquer des balances justes. Et il a racheté (pour prix symboliques qui n’excèdent parfois pas les piécettes de sous gousset) d’autres entreprises du même secteur d’activités. Président de Manufrance, il a passé quatre-vingts heures enfermé dans un placard à Saint-Étienne sans céder aux menaces des syndicats : « J’en ai fait une société bénéficiaire mais je ne m’occupe ni des cycles, ni des armes fabriquées, eux, par une coopérative ouvrière qui se prévaut illégalement de la raison sociale. » 

Hier on l’accueillait comme un bourreau. Aujourd’hui, on l’espère comme un sauveur. Hinaut n’a pas hésité longtemps avant de mettre sa roue dans la sienne : « Bernard est plus qu’un sportif de haut niveau. C’est quelqu’un qui participe admirablement aux affaires. Depuis deux ans nous avons beaucoup travaillé ensemble pour les vélos d’intérieur. Il est normal que lui donne les moyens de réaliser son fantasme : courir seul. » Pas question de B.A. pour autant : « Je ne perds jamais de vue la nécessité de compenser une dépense par une recette. C’est donc un échange de bons procédés. Je l’aide à courir. Il m’aide à promouvoir certaines de mes entreprises. » Il connaît admirablement les ressources de la publicité clandestine : « Dès lors qu’on emprunte le canal des grands événements sportifs retransmis par la télévision : « S’il y a un message à faire passer, aucun emplacement n’est meilleur que les genoux des skieurs puisqu’au départ ils les présentent bien en face de la caméra. » Chaque dimanche matin – avec ans Hinaut – son pédalier avale cent kilomètres dans la vallée de Chevreuse.

Il pratique le karaté et la boxe thaïlandaise. Fils d’un ajusteur et d’une infirmière, ancien élève de l’école d’électricité industrielle, deuxième prix du concours de violon Nérini, compositeur de « Passeport pour le soleil », pilote de course (jusqu’à une fracture du crâne et un coma), il a appris la gestion sur le tas. C’est-à-dire dans les livres de comptes de ceux qui ne savent pas faire des additions. Il parle volontiers de lui à la troisième personne afin d’indiquer sans doute qu’il figure parmi les spectateurs de sa propre réussite. Parfaitement conscient que la crise travaille pour lui : « Plus le marasme sera général et plus mes affaires prospéreront. Bientôt, il n’y aura plus d’autre méthode de gestion possible que la mienne. » Il met un point d’honneur à ne travailler qu’avec son argent : « J’ai vu trop de gens dépenser des fonds qu’ils ne possèdent point en propre sans jamais se préoccuper d’ajuster leurs dettes à leurs capacités de remboursement. » La pression fiscale ne l’irrite qu’à moitié : « Cela ne m’ennuie pas de payer des impôts. Cela me chagrine de savoir ce qu’on en fait. »

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« Je suis malade huit jours avant d’annoncer un plan de licenciement »

Ses rapports avec l’argent sont idylliques : « Nous nous entendons bien. C’est l’unité de mesure de mon métier. Grâce à lui je sais si j’ai réussi ou si j’ai échoué. Contrairement à ce qu’affirment tous les gens auxquels on pose la question, cela m’ennuierait beaucoup de ne plus en avoir. Je m’abstiens donc de remettre en jeu l’essentiel. » Pilote de jet, il effectue tous ses déplacements aux commandes de son avion avec le même plaisir qu’il apporte à concilier l’utile et le plan économique. »

Pour lui l’incontournable. professionnel : « A compétences égales j’engage toujours la secrétaire la plus jolie. » Par prudence et par calcul, les paraphes, qu’on dépose chaque matin sur son bureau, repartent immanquablement chaque soir avec une centaine de chèques non signés. Ce qui n’empêche pas son cœur de continuer à battre pendant les heures de bureau : « Je suis malade huit jours avant d’annoncer un plan de licenciement. » Contrairement à sa légende il n’a jamais possédé de Rolls Royce mais depuis qu’un copain commissaire-priseur lui a communiqué le virus, voici deux ans, il collectionne les commodes Boulle et les tableaux impressionnistes. Dessaisi par décision de justice des châteaux de Bokassa, propriétaire de l’ancien bateau d’Alain Colas, ennemi déclaré des déjeuners d’affaires, mari heureux (sa femme, Dominique, ancien professeur d’esthétique s’apprête à prendre la direction commerciale de « Mic Mac »), père ravi de Laurent, de Stéphane et de Nathalie, il s’engouffre de n’avoir jamais quémandé un franc de subvention : « On ne peut pas défendre la libre entreprise et se vautrer aux pieds des pouvoirs publics. »

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