Les maisons d’édition et le casse-tête de l’IA
La controverse entourant l'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) pour écrire son livre C’était ça ou mourir, a braqué les projecteurs sur les enjeux sans précédent que pose l’arrivée de cette nouvelle technologie dans le milieu de l’édition québécoise. Comment les maisons d’édition s’adaptent-elles? Tour d’horizon.
Nous recevons à peu près 1000 manuscrits par année et on est deux ou trois personnes à passer à travers tout ça. Notre façon de vérifier, c’est d’y aller avec notre expertise, explique Jean Pettigrew, président des éditions Alire, spécialisées en romans de genre, comme la science-fiction, les romans policiers et la fantasy.
Jusqu’ici, on a eu trois cas où ça nous semblait un peu louche. À ce moment-là, on confirme directement avec l’auteur. On lui envoie un courriel, on tâte le terrain.

L’éditeur Jean Pettigrew est le cofondateur des éditions Alire.
Photo : Radio-Canada / Jean-Baptiste Demouy
Alire a aussi instauré il y a quatre ans une clause relative à l’IA dans ses contrats d’édition avec les auteurs. Celle-ci stipule notamment que l’auteur garantit que son œuvre est originale et que sa création ne contient aucun passage issu de l’utilisation de l’intelligence artificielle.
Jean Pettigrew constate toutefois que l’IA générative s’invite de plus en plus dans le milieu littéraire et qu’il pourrait être de plus en plus difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. Ces temps-ci, on reçoit des portfolios et je trouve qu’il y a beaucoup de gens qui ont trop de talent, explique-t-il.
Dans deux ans, on va être rendu au même niveau qu'on a avec le visuel. Au niveau des illustrations, c’est extrêmement difficile [de déterminer si l’IA a été utilisée], il faut vraiment contacter les gens, poursuit Jean Pettigrew. Depuis environ un an, je trouve qu’il y a certains dessinateurs qui ont gagné un coup de patte.
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Des clauses, mais peu de moyens pour détecter l’IA
Sur les six maisons d’édition ayant répondu aux sollicitations de Radio-Canada – Alire, Les 400 coups, Québec Amérique, La courte échelle, Le Quartanier et Leméac – cinq affirment avoir ajouté dans les dernières années des clauses entourant l’utilisation de l’IA dans leurs contrats.
Seules les éditions Le Quartanier affirment ne pas avoir emboîté le pas, insistant sur l'importance du lien de confiance entre l’auteur et l’éditeur, qui se construit au fil d’échanges constants pendant le processus créatif.
On collabore de façon très étroite avec les auteurs, on travaille presque chaque page avec eux, donc ce serait difficile à manquer [s’ils utilisaient l’IA], explique son directeur général, Félix Philanthrope.
Les éditions Les 400 coups, spécialisés en littérature jeunesse, ont inclus une clause du même genre dans leurs contrats. Mais le copropriétaire et directeur financier de l’entreprise, Gautier Langevin, est d’avis que le problème se situe au-delà des auteurs et des éditeurs.

L'écrivain et scénariste Gautier Langevin est copropriétaire et directeur financier des éditions Les 400 coups.
Photo : Page Facebook de Gautier Langevin / SEBASTIEN LAVALLEE
Je pense que c’est vraiment un problème qui est plus haut que nous. Le contrôle, il ne peut pas être effectué par les maisons d’édition. C’est un problème qui concerne nos gouvernements et les compagnies qui sont arrivées avec ce produit-là sur le marché.
Il évoque notamment l’opacité des logiciels d’IA générative. Si j’ai une petite compagnie qui veut offrir aux éditeurs québécois de vérifier si les textes qu’ils reçoivent ont été générés par l’IA, je ne peux pas accéder aux données de ChatGPT ou Anthropic pour aller vérifier ce qui a été généré sur leurs plateformes, illustre-t-il.
C’est d’ailleurs pourquoi Les 400 coups n’utilisent pas les outils de détection de l’IA, qui peuvent affirmer qu’un texte a été généré par l’IA sans jamais en donner la preuve concrète, qui devrait pourtant, selon Gautier Langevin, se retrouver sur les serveurs des logiciels d’IA générative.
Aucune des maisons d’édition contactées n’a d’ailleurs affirmé avoir recours à des outils de détection de l’IA comme Pangram, le logiciel qu'a utilisé le compte X « Balance ton Claude » pour affirmer que le roman de Thélyson Orélien avait été rédigé avec l’IA.
Il n’y a pas, ou très peu, de détecteurs d'intelligence artificielle qui sont fiables, souligne Camille Didier, directrice du service des droits chez Leméac.

14:04
L'IA et la littérature
Des balises encore floues
Si la majorité des éditeurs contactés ont ajouté des clauses demandant aux auteurs d’être transparents par rapport à leur utilisation de l’IA, aucun ne s’est avancé sur d’éventuelles balises qui pourraient constituer une utilisation raisonnable de la technologie.
Entre utiliser ChatGPT pour trouver des synonymes et générer un livre complet en y entrant quelques commandes, il y a un fossé, et les éditeurs concèdent que la ligne peut être difficile à tracer. Comme ses homologues, La courte échelle a choisi d’y aller avec une clause d’interdiction large, qui sera peut-être appelée à évoluer au fil des ans.
On a une clause dans nos contrats selon laquelle les créateurs garantissent de ne pas recourir à un outil d’IA générative aux fins de la création de l'œuvre, explique Mariève Talbot, directrice générale de l’éditeur jeunesse.
C’est très large. Pour l’instant, c’est ce qu’on a souhaité, parce que c’est difficile de se positionner sur ce qui est correct et ce qui n’est pas correct. Peut-être qu’un jour on nuancera la clause, mais on trouvait que c’était plus prudent d’y aller comme ça, et ça respecte vraiment notre souhait de préserver la création humaine.
Même son de cloche chez Québec Amérique. Est-ce qu’un auteur peut utiliser l’IA pour chercher des synonymes? On n’a pas balisé précisément ce type d’utilisation là, mais on a mis en place un comité d’IA qui se pose ces questions-là, qui ne sont pas des questions simples, par ailleurs. On est tous dans des zones grises, affirme le directeur général de la maison d’édition, Félix Moreau.