L'aéroport de Charleroi prend-il un gros risque en fermant durant trois mois ? "Ryanair va à nouveau faire son cinéma"

La nouvelle a largement dépassé nos frontières. "Un grand aéroport européen va fermer durant trois mois" titrait par exemple le très lu journal britannique Daily Mirror le 30 juillet dernier. Cet aéroport, c'est celui de Charleroi qui va réaliser d'importants travaux de rénovation sur sa piste dans moins de deux ans. Résultat : l'aéroport sera totalement fermé du 15 août au 31 octobre 2028. Un fait rare en Europe et un manque à gagner énorme pour l'aéroport. Cette interruption devrait ainsi concerner près de 3 millions de passagers et quelque 7 700 vols, pour un coût estimé des travaux de 50 millions d'euros. Beaucoup de questions se posent sur les alternatives proposées au voyageur mais aussi sur l'impact à long terme pour Charleroi. Et le flou reste total.

Pourquoi Charleroi a-t-il choisi cette option radicale ?

Tous les aéroports sont confrontés, un moment ou un autre, à la rénovation de leurs infrastructures. On estime qu'une piste d'aéroport est conçue pour durer environ 20 à 30 ans avant une rénovation structurelle importante. "La piste de Charleroi, dont la dernière rénovation légère remonte à 2007, arrive aujourd'hui au terme de son cycle de vie", explique la Sowaer, en charge de la gestion des travaux. Contrairement aux grands aéroports européens, qui ont deux, trois, quatre, voire six pistes, comme Amsterdam, Charleroi ne possède qu'une bande de décollages et d'atterrissages.

Les contrôleurs aériens de l'aéroport de Charleroi en grève : voici les dates concernées par l'action

L'aéroport wallon, qui ne peut pas disperser ses vols sur d'autres pistes, n'a donc d'autres choix que de fermer temporairement. Charleroi souffre aussi du fait d'avoir grandi très vite : chaque année, son unique piste amortit un nombre croissant d'atterrissages et de décollages, ce qui la dégrade encore plus vite.

Face à ce constat, la Sowaer a choisi une méthode radicale. Plutôt que d'étaler un chantier sur plusieurs années en travaillant les nuits ou certains week-ends comme le font beaucoup d'aéroports- elle a opté pour une fermeture continue, permettant aux équipes de travailler 24 heures sur 24. "Le timing de ces travaux, durant une partie du pic d'été, est très inhabituel, s'interroge Wouter Dewulf, professeur à l'Université d'Anvers. Le chantier nécessite sans doute des conditions climatiques clémentes, mais beaucoup d'aéroports européens, comme Anvers ou Ostende, arrivent à faire ces travaux durant l'hiver quand le trafic aérien est beaucoup moins important".

guillement

"Il n'existe aucun aéroport low-cost comparable dans les environs immédiats, capable de reproduire ce réseau, cette structure de coûts et cette position sur le marché"

Quelles solutions sont prévues pour les passagers ?

Deux ans cela peut paraître très lointain, mais dans l'aviation "c'est demain", comme le rappelle le député régional Jean-Jacques Cloquet (les Engagés). Les compagnies aériennes vendent des billets des mois à l'avance et elles ont besoin de trouver des alternatives pour les passagers. L'élu mise sur la solidarité wallonne. "Selon moi, il faudrait rediriger une partie des vols vers l'aéroport de Liège qui n'est qu'à une demi-heure en voiture de celui de Charleroi. On doit prendre ce dossier à bras-le-corps". Pour rappel, Liège dispose toujours d'un petit terminal passagers, même si son activité première est de faire du fret.

Dans 2 ans, l'aéroport de Charleroi va fermer plusieurs mois et cela provoque l'inquiétude: "C'est le flou total"

Selon Wouter Dewulf, ces transferts vers des aéroports belges, que ce soit Liège, Bruxelles ou Ostende, devraient toutefois rester très limités. "Plus de 85 % des vols de l'aéroport de Charleroi sont des vols Ryanair. Je pense que la compagnie irlandaise va plutôt essayer de replacer son trafic dans son réseau existant proche, comme dans les aéroports de Lille, Maestricht, Eindhoven, Luxembourg ou Cologne".

D'après lui, les Irlandais pourraient mettre quelques vols stratégiques à Bruxelles. "Mais ce sera très restreint, car la structure de coûts à Zaventem est beaucoup plus chère que celle de Charleroi. Cela irait aussi à l'encontre de la stratégie de Ryanair de punir les aéroports jugés "indisciplinés". Or, Bruxelles figure sur la liste noire de la compagnie". Sans compter que cette période de l'année est très chargée dans la plupart des aéroports européens : il n'y aura sans doute pas assez de place pour repositionner tous ces vols. "Il y aura donc sans doute beaucoup d'annulations de vols".

Les compagnies vont-elles revenir ?

En plus de la question de l'emploi durant ces trois mois, c'est l'un des risques pointés par le syndicat socialiste, le Setca : les compagnies aériennes vont-elles revenir après la réouverture de l'aéroport prévu le 1er novembre 2028 ? "La réputation de Charleroi est déjà très mauvaise : l'aéroport est classé comme l'un des pires d'Europe", rappelle le professeur. Mais d'après lui, cela n'empêchera pas les voyageurs de revenir. "Les passagers sont principalement attirés par les destinations, les fréquences et les tarifs".

Un vrai chef-d'œuvre de l'inconfort" : élu troisième pire aéroport d'Europe, Charleroi joue gros cet été

Et à ce niveau, "Charleroi occupe une position assez unique" en Europe de l'Ouest. "Il n'existe aucun aéroport low-cost comparable dans les environs immédiats, capable de reproduire ce réseau, cette structure de coûts et cette position sur le marché". D'après Wouter Dewulf, si l'impact de cette fermeture sera "considérable" à court terme, il ne devrait pas avoir une "érosion durable" de la position de Charleroi sur le marché. "Le trafic devrait se redresser relativement rapidement après la réouverture". Notons qu'un autre aéroport proche, celui d'Eindhoven, sera aussi complètement fermé du 1er février au 19 juillet 2027 également pour la rénovation de sa piste.

Reste un élément non négligeable. Dans un contexte très tendu entre l'aéroport et Ryanair, les Irlandais ne devraient pas laisser passer cet épisode sans broncher. "Ryanair va à nouveau faire son cinéma, tout un drame, en espérant obtenir des prix plus bas", prévoit Wouter Dewulf qui rappelle qu'aucune indemnité n'est prévue pour les compagnies dans ce type de situations.

Contactée par La Libre, la compagnie irlandaise n'a pas répondu.

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.