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  • 2026-07-25 05:00:36 +0000 UTC

    Jul 25, 2026

    Jérôme Bruley, l’œil de L’Est éclair

    Bon, à un moment donné ! », s’exaspérait rituellement Jérôme Bruley quand le rédacteur en chef du jour tardait trop à faire la réunion de « Une » qui marque la fin de la journée. Une phrase prononcée pour que toute la rédaction l’entende et qui mettait à chaque fois les rieurs de son côté. Lui seul pouvait se le permettre.

    Jérôme Bruley était non seulement le photographe historique, le chef du service photo, mais surtout le pilier de L’Est éclair. Petit-fils du fondateur du journal, Jean Bruley, qu’il admirait, et fils d’André Bruley, directeur du journal jusqu’en 1991, il avait évidemment une place à part. Une place qu’il ne revendiquait pas, mais qu’il occupait naturellement parce qu’il n’était pas seulement photographe, il était un homme de presse, un vrai, lui qui avait grandi au pied des rotatives.

    « J’ai choisi de devenir photographe parce que c’est la meilleure place », répondait-il à ceux qui le taquinaient – il aimait ça – en affirmant qu’il n’était qu’un « doigt déclencheur ». Mais déjà quel doigt, et surtout quel œil ! Jérôme Bruley adorait la photo de presse, la photo qui raconte l’événement à elle seule, en étant parfaitement composée et techniquement irréprochable. Et surtout la photo prise sur le vif, la photo qui n’est pas mise en scène.

    Faits divers, justice, visites présidentielles, soirs d’élection ou conflits sociaux : il mettait une énergie dingue pour obtenir la bonne photo, quitte à jouer des coudes. C’est le métier, il l’adorait.

    Photographe mais surtout journaliste

    Il adorait aussi se montrer malin. Trouver le moyen d’ouvrir des portes dérobées ou des chemins de traverse pour avoir « la » photo. Et pas seulement la photo : il s’intéressait de très près au fond de l’histoire. Avec les collègues des faits divers, il menait volontiers l’enquête. Il protégeait et rassurait aussi ceux qui avaient la chance de travailler avec lui.

    Dans le sport, le foot avait sa préférence. Il a couvert tous les matchs de foot ou presque de l’Estac à domicile, comme à l’extérieur pendant des années. Il organisait ses vacances pour la reprise du championnat. Par tous temps, dans toutes les conditions, il était au Stade de l’Aube. L’épopée européenne de la bande à Perrin lui avait laissé un immense souvenir.

    Et parmi les innombrables sujets qui l’ont marqué, il y eut le Covid. Durant le confinement, il ne fut plus seulement l’œil de L’Est éclair mais celui de tous les Aubois confinés. Il était partout, il travailla sans relâche, jusqu’à s’épuiser au-delà du raisonnable.

    Jérôme n’avait pas choisi d’être photographe que pour la photo. Contrairement aux autres journalistes, sa place, « la meilleure », lui permettait de suivre tout ce qui méritait la « Une ». Il adorait Troyes, sa ville, rebaptisée « Andouillette city », et le terroir aubois. Il connaissait tous ceux qui comptent. Il suivait tous les sujets importants. Il observait aussi les forces et faiblesses de tous les journalistes qui l’accompagnaient, toujours avec beaucoup de tendresse.

    Une voix qui comptait et qui pesait

    Alors, évidemment, quand il prenait la parole à la rédaction, ce n’était pas que le photographe qui s’exprimait. C’était une voix qui comptait et qui pesait. S’il respectait la place et la position de chacun, il avait un sacré caractère. Certains en ont fait les frais, d’autant qu’il ne cédait jamais à la moindre hypocrisie. Parfois il se trompait, il le reconnaissait plus tard.

    Mais généralement, il avait raison. Il sentait l’information, avant tout le monde souvent. Il insistait et poussait la rédaction : « C’est quand même extraordinaire ! » ou « Là, il y a quelque chose ». En homme de presse, il savait aussi, d’instinct, quelle était la place du journal. Le rôle qu’il avait à jouer, celui qu’il n’avait pas à endosser. Il adorait la phrase que son grand-père répétait souvent : « Un journal, c’est d’abord une affaire de journalistes ».

    Pour toutes ces raisons, celui qu’on avait le droit, s’il vous avait adoubé, d’appeler « Jéjé » était incontournable. Sa compagnie était en outre des plus agréable. Il était toujours prêt à blaguer, à mettre en boîte et à dédramatiser. À moins, bien sûr, qu’il soit fâché. Et comme il avait le génie des inventions verbales, le fou rire n’était jamais loin.

    Un grand pudique

    À un moment donné, pourtant, ce ne fut plus l’heure de faire la « Une », mais celle de partir en retraite. C’était en 2022. C’était bien mérité. Il avait plein de projets, plein d’amis et, bien sûr, sa famille.

    L’Est éclair, alors, était déjà un peu orphelin mais « Jéjé » n’était pas loin. Il n’hésitait jamais à nous houspiller quand le journal ne lui plaisait pas. Puis les messages se sont raréfiés. Ce n’était pas bon signe. Il a voulu cacher au plus grand nombre sa maladie. C’était aussi un grand pudique.

    Il est parti aussi discrètement qu’il avait vécu intensément. Il s’est éteint ce 18 juillet 2026, à l’âge de 67 ans, et ses obsèques ont été célébrées ce vendredi dans l’intimité familiale. C’est d’ailleurs à ses enfants, à son petit-fils, à sa famille et à ses proches que nos pensées vont aujourd’hui.

    Le moment est trop triste. C’est la première fois, avec « Jéjé », que l’on n’a plus envie de rire.

    Salut l’ami, salut l’artiste. Merci pour tout.

    2026-07-25 05:00:36 +0000 UTC