Jardinage et santé mentale : pourquoi cultiver son jardin fait du bien

Chacun a son jardin secret, dit le proverbe, un espace caché, intime et personnel de pensées, de sentiments ou de souvenirs qu’il faut savoir cultiver pour préserver sa santé mentale. Mais l’expression n’est pas que métaphore et, aujourd’hui, cultiver son jardin (secret ou non) n’est plus seulement une lubie pour vieilles aristocrates anglaises ou desperate housewives, mais bien une activité thérapeutique essentielle à notre équilibre. Déjà en 1759, lorsque le héros du conte philosophique de Voltaire prononce la fameuse phrase “il faut cultiver notre jardin”, il entend par là vivre simplement et agir de manière concrète sur son propre lopin de terre. Revenant d’un long voyage où il n’a constaté que malheurs et incompréhensions et fatigué des agitations vaines et des discussions inutiles sur le mal, il comprend alors qu’il n’est pas besoin d’aller loin pour se rendre utile et faire le bien. Avant lui, le philosophe Sénèque déclarait : “La nature ne nous fait pas une loi difficile, elle nous invite à la sagesse et à la simplicité.” Quant aux derniers mots de George Sand sur son lit de mort, le 18 juin 1876, ils furent également pour la nature et le jardin : “laissez verdure”, manifeste écologique avant l’heure.

Jardin conçu et ralis par Miranda Brooks. Photographe Éva Nmeth.

Jardin conçu et réalisé par Miranda Brooks. Photographe Éva Németh.

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L’idée n’est donc pas nouvelle : la terre soigne. Pour la sagesse antique, elle nous protège même contre les trois grands maux de l’humanité : l’ennui, le vice et le besoin. En Mésopotamie et en Égypte ancienne, on connaissait déjà la vertu thérapeutique de la nature et les médecins de cour prescrivaient des promenades dans les jardins pour apaiser les membres de la famille royale souffrant de troubles mentaux. L’hortithérapie moderne, recours actif et scientifique au jardinage comme outil de soin, s’est développée plus tard, à partir xixe siècle. En France, dès 1940, le psychiatre François Tosquelles l’a institutionnalisé (puis d’autres à sa suite, dont Frantz Fanon, Jean Oury ou Claude Jeangirard) en créant ateliers et séances collectives de pratiques : cultiver son lopin de terre (ou son “petit arpent du bon Dieu”, comme disait l’écrivain américain Erskine Caldwell dans son roman éponyme), qu’il s’agisse d’une modeste surface sur un balcon citadin ou d’un bel hectare à la campagne, apaise le cœur, calme nos angoisses, fait baisser notre stress et remet notre corps au travail. Préparer la terre pour son potager ou son verger, bêcher, biner, désherber, semer, arroser, bouturer, élaguer, greffer, tailler, récolter, cueillir, sollicite nos muscles, nos fessiers, nos dorsaux et nos abdominaux. Le jardin n’est pas uniquement détente ou évasion : il soigne et régénère, reconstruit même notre estime de soi. Si petit soit-il, il agrandit et élève l’âme, il reconnecte avec la nature tout entière, ravive la propension au rêve et rend à nouveau attentif à l’universel cycle vital. Il restaure notre biorythme. Propice aux songes comme aux travaux des champs, le jardin refait de nous des enfants de Virgile et d’Hésiode.

Garden therapy

Longtemps réservée aux hommes – les jardiniers les plus célèbres sont tous des hommes, à commencer par celui du Roi Soleil, André Le Nôtre – puis aux femmes pour les menus travaux – couper ses roses chaque matin –, l’activité liée au jardin et plus généralement à la nature s’est féminisée et étendue à toutes les classes sociales. En France, depuis la première année de pandémie en 2020, on a observé une augmentation de 40 % de ventes de graines et de plantes. Un Français sur cinq possède aujourd’hui un potager, tandis que les jardins partagés ont doublé en dix ans. À l’heure où tout semble craquer, le jardin pourrait être une réponse universelle à nos maux : crise climatique, sentiment d’une incontrôlable accélération de l’histoire, déshumanisation des interactions sociales, culture productiviste du rendement et de la performance à tout prix… Les grands feux ravagent la terre, de la Californie à l’Espagne et du Cap Ferret à Fontainebleau ? On aime croire que le jardin restera le dernier refuge de la fraîcheur, l’ultime écrin de terre habitable.

Jardin conçu et ralis par Miranda Brooks. Photographe François Halard.

Jardin conçu et réalisé par Miranda Brooks. Photographe François Halard.

La terre nous réapprend la patience et l’humilité. Le jardin nous rappelle que nous sommes les enfants de nos mains et de nos sens et, expérience polysensorielle par excellence, qu’il soit potager ou verger, il nous redonne envie d’habiter charnellement le monde. Le jardin est un écosystème naturel, un camp retranché qui résiste aux ravages de la culture prédatrice, un refuge sacré pour les insectes et autres innombrables petites bêtes en voie de disparition. Nous nous sentons dépossédés de nos tâches par les intelligences artificielles ? Le jardin nous fait redécouvrir la satisfaction immense d’être acteur du cycle de la vie en arrosant, plantant, désherbant, taillant, ainsi que la valeur inégalable du temps donné au temps, la beauté simple des fleurs et des fruits de la terre qui éclosent ou viennent à maturité, sans que le temps de la nature ne puisse jamais être compressible. Merveilleux antidote au culte de la performance, le jardin nous apprend la patience et la robustesse. Ce que résume l’ingénieur agronome, paysagiste, botaniste et jardinier Gilles Clément : “Pour faire un jardin, il faut un morceau de terre… et l’éternité”. Car jardiner, rappelle-t-il, c’est d’abord apprendre à observer, à écouter, à accepter l’imprévu et s’adapter, inventer, transformer, produire par nous-mêmes et jouir des fruits de notre production autonome. Une leçon d’humilité et de patience, essentielle pour l’équilibre mental. “Le cerveau nous a pris la tête, et le jardin est aujourd’hui le seul espace qui rend possible l’exercice de nos cinq sens à la fois : le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue”, développe-t-il. Face à la mise en coupe du monde par la raison calculatrice, scientifique et technologique, “le jardin nous permet d’accéder à une alternative heureuse. On ne voit pas le temps passer, on n’est pas dans un calcul rentable : on est juste en vie avec la diversité et on fait ce qu’on peut avec”.

Un acte de douce résistance

Aucun jardin n’est raté, beau ou laid, chacun est unique. Jardiner, c’est donc aussi se créer un espace à son image où expérimenter ses erreurs, apprendre et mettre à l’épreuve son éducation écologique. “Dans un jardin, toujours la vie invente, toujours les couleurs et les formes et les odeurs changent : il n’y a pas de répétition exacte d’une semaine, d’une saison ou d’une année sur l’autre. Nous sommes alors confrontés à une incertitude libératrice, nous abandonnons l’illusion de la maîtrise. Pour nous laisser faire. Et on devient heureux”, poursuit Gilles Clément. Une. expérience de sagesse presque taoïste. Lieu privilégié de la rêverie, de la flânerie, mais aussi du slow living qui préfère le partage à la possession et l’harmonie à la performance, le jardin est ainsi devenu une petite utopie. Il réconforte autant qu’il libère. Terre de résistance aux excès de notre monde, il est aussi territoire et laboratoire d’espérance où s’inventent d’autres mondes possibles. “L’anémone et l’ancolie ont poussé dans le jardin où dort la mélancolie entre l’amour et le dédain”, écrivait Guillaume Apollinaire. À ses éternelles vertus oniriques et poétiques, le jardin ajoute aujourd’hui ses valeurs curatives, la garden therapy est le doux remède de ce premier quart de siècle.

Un jardin pour l’éternité, de Gilles Clément. Éditions Arthaud.