"J'ai tout perdu" : Nicolas Winding Refn raconte l'échec cuisant de son premier film américain, un thriller qui a bien failli détruire sa carrière

En trente ans, Nicolas Winding Refn est devenu un cinéaste aussi admiré que clivant. En 2003, il tournait son premier film en langue anglaise; le thriller "Inside Job". Qui s'est révélé être un désastre tel qu'il a bien failli emporter sa carrière...

Par Olivier Pallaruelo

Violence et masculinité, souvent présentées comme une pulsion autodestructrice; solitude de héros taiseux; l'obsession; le destin inéluctable et un milieu criminel traité comme un univers presque mythologique...

En 30 ans de carrière, Nicolas Winding Refn a fait évoluer son cinéma, du réalisme brut de ses débuts vers une stylisation de plus en plus poussée, faite de néons, de silences, de ralentis et de musiques électroniques, où chaque plan tient de la composition graphique. Cette esthétique, nourrie par des influences comme Kenneth Anger, Alejandro Jodorowsky ou le cinéma de genre, a fait de lui un cinéaste aussi admiré que clivant.

Pusher, des débuts fracassants

Pour son premier film, Pusher, il avait frappé fort. Un polar tourné à Copenhague avec peu de moyens et la caméra à l'épaule, qui suit une semaine dans la vie d'un petit trafiquant de drogue pris dans une spirale de dettes. Révélant au passage un Mads Mikkelsen dans son premier rôle au cinéma, et promis à un grand avenir.

Trois ans plus tard, il livrait Bleeder, portrait d'un employé de vidéoclub obsédé par le cinéma et miné par la violence qui l'entourait. En 2003, il tentait sa chance en langue anglaise avec Inside Job, un thriller porté par John Turturro. Le film fut terrible un échec commercial, qui mettra sa société de production en très grande difficulté, l'obligeant à réaliser Pusher II et Pusher 3 à la suite pour éponger ses dettes. Il en a pourtant tiré deux suites plus sombres et plus ambitieuses.

Movie House

"C'était une période très difficile, très autodestructrice de ma vie"

Des années après, alors même que son formidable Bronson avait révélé au grand public un phénoménal Tom Hardy dans le rôle titre, les blessures restaient encore vives pour Refn et l'échec de son premier film tourné en langue anglaise, comme il le raconta au micro du site Screenarchy en 2010 :

"C'était une période très difficile, très autodestructrice, sombre et nihiliste de ma vie. C'était un film que j'avais essayé de réaliser depuis longtemps et, quand j'ai enfin obtenu les cinq semaines nécessaires pour le tourner, j'en avais tout simplement marre. Je n'étais pas satisfait de certains choix de casting que j'avais été contraint de faire. J’ai l’impression que c’est un film imparfait, mais c’est peut-être justement cette imperfection qui le rend intéressant, avec le recul.

[Ce film] a été un tournant crucial dans ma carrière. J'ai fait faillite après l'avoir réalisé et j'avais beaucoup de dettes, donc ça a vraiment été un tournant décisif, parce que je suis revenu en arrière pour tourner la trilogie Pusher et que je suis devenu un meilleur cinéaste. Et j'ai fait Bronson".

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"C’était un mauvais film, trop coûteux, qui a perdu beaucoup d’argent"

En 2013, cette fois-ci au micro du site ThePlaylist, il complètera plus longuement encore ses propos tenus quelques années auparavant, alors qu'il se trouvait invité au festival international du film de Marrakech. Il expliquait notamment que l'échec du film lui avait appris une précieuse leçon sur la nature des budgets dans l'industrie cinématographique.

"Cela m’a appris à ne pas oublier la valeur de mon propre film, sa valeur marchande. Ce film n’était pas… J’ai tout perdu, et ça a été une leçon très précieuse, car nous vivons dans un monde où l’argent est indispensable, mais grâce à la révolution numérique, l’accessibilité a complètement changé : aujourd’hui, on peut faire des choses pour très peu d’argent, on peut tourner un film avec son iPhone.

Mais si l’on veut travailler sur un projet précis, on a toujours besoin de financement : on peut avoir toute la créativité que l’on veut, mais si l’on réalise un film qui coûte 100 millions de dollars, il faut en faire un certain type de film qui doit rapporter 400 millions de dollars. Cela signifie que vous ne pouvez pas faire de compromis sur votre approche artistique, mais il est communément admis que ce type de films doit avoir une portée plus large ; il y a donc une forme d’autocensure, car c’est désormais considéré comme un investissement.

Mais si vous réalisez un film qui coûte 2,5 millions de dollars, les enjeux ne sont pas aussi importants, vous n’êtes donc pas soumis aux mêmes contraintes créatives. Je préfère le processus créatif et la liberté que cela procure, mais cela signifie que je dois réaliser des films qui ne coûtent pas trop cher.

Plus l’investissement est important, plus la responsabilité de le rentabiliser est grande. L'ABC du cinéma, c'est A : réaliser de grands films et gagner beaucoup d'argent, ce à quoi nous aspirons tous. B : réaliser un grand film qui ne perd pas d'argent — on peut mener toute une carrière comme ça… Ou bien on réalise un film épouvantable qui rapporte beaucoup d'argent, mais sans l'euphorie de la créativité. Mais on peut aussi mener toute une carrière comme ça.

Et enfin, on peut faire un mauvais film qui perd de l’argent, mais on ne peut se le permettre qu’une seule fois. Voilà l’ABC de la survie dans l’industrie cinématographique ; c’est ainsi qu’on peut déterminer où l’on veut se situer sur cette échelle… Inside Job est un film qui n’a fonctionné ni financièrement ni sur le plan créatif ; c’était un mauvais film, trop coûteux, qui a perdu beaucoup d’argent".