« J’ai fait ce métier toute ma vie, donc je ne me pose pas la question de continuer ou non » : Judith Magre, la légende d’un siècle
Judith Magre dans sa loge du théâtre de Poche-Montparnasse, où elle interprète des textes d’Ionesco chaque lundi. Le 16 septembre.
© Alvaro Canovas / Paris Match
Pierrick Geais 18/10/2026 à 18:54, Mis à jour le 18/10/2026 à 18:54
À la veille de ses 100ans, la doyenne des comédiennes encore en activité se produit au théâtre de Poche-Montparnasse. Infatigable, elle nous raconte ses souvenirs
«Mourir jeune ! » Voilà ce qu’elle avait répondu spontanément quand, le jour de ses 7 ans, on l’avait invitée à faire un vœu. « Comme vous pouvez le remarquer, ça n’a pas été exaucé », regrette Judith Magre, quand nous la rencontrons quelques semaines avant son 100e anniversaire. Un événement qu’elle ne compte pas fêter : « Avoir 100 ans, c’est une horreur ! Et vieillir ne m’a jamais amusée ! » On lui fait remarquer qu’elle pourrait au contraire se réjouir d’être encore en si bonne santé et si gracieuse. « Vous êtes certain que vous voyez clair ? » nous reprend-elle dans un grand éclat de rire, qui, à lui seul, semble être une cure de jouvence. Avant de poursuivre, avec plus de gravité : « Moi qui ai beaucoup voyagé, beaucoup bougé, aujourd’hui, je ne peux plus gambader… Même plus nager, alors que j’adorais ça. » Se promener dans les quartiers de Montparnasse et de Saint-Germain-des-Prés, décor de son incroyable destin, lui « donne le cafard ». Non pas parce qu’elle fait partie de ces aigris qui considèrent que Paris était mieux avant, mais parce que ces lieux sont trop chargés en souvenirs : « De tous les gens que j’y rencontrais, la plupart sont morts désormais. » Pour autant, elle n’aime pas se replonger dans le passé. Dans son appartement de la rue de Tournon – que ses parents lui avaient offert pour qu’elle arrête de ne vivre qu’à l’hôtel –, elle n’a encadré quasiment aucune photographie, à part une du réalisateur Claude Lanzmann, qui fut son unique mari, et une autre de Philippe Tesson, un de ses chers disparus, autrefois propriétaire du théâtre de Poche-Montparnasse, où elle continue de jouer aujourd’hui.
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Rarement nostalgique mais parfois mélancolique, Judith Magre a le meilleur des remèdes à la morosité : le champagne, qu’elle peut boire à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, elle qui se réjouit de recevoir quotidiennement la visite d’amis. C’est donc avec une petite coupe qu’elle accepte tout de même de se remémorer un siècle d’une vie bien remplie. À commencer par son enfance dans un village de Haute-Marne. Celle qui s’appelle encore Simone Dupuis grandit dans une famille d’industriels – son père est propriétaire d’une usine de machines agricoles –, avec six frères et sœurs. Adolescente, elle est envoyée dans un pensionnat pour filles de Neuilly, où elle accumule autant les prix d’excellence que les bêtises. Chaque soir, elle se glisse hors du dortoir et fait le mur : « Mon père, qui était très bon alpiniste, nous avait appris à monter à la corde. Ça m’a aidée ! » Elle passe ses nuits à la Coupole, brasserie du boulevard Montparnasse, où elle refait le monde autour d’un plat de pâtes avec le sculpteur Alberto Giacometti. Le premier d’une longue liste d’artistes et d’intellectuels qui jalonneront son existence.
Une coupe de champagne et des serveurs aux petits soins au Café de Flore, une de ses adresses de prédilection, le 16 septembre.
© Alvaro Canovas / Paris Match
« Un jour, j’ai vu une photo de René Simon entouré de très belles filles. Moi qui me trouvais moche, je me suis dit qu’en suivant ses cours de théâtre je serais enfin jolie »
À 19 ans, elle rompt ses fiançailles avec un jeune homme « très intelligent, très beau, très riche », mais pour lequel elle n’a aucun sentiment, et va jusqu’à jeter la bague dans un ruisseau. Fâchée un temps avec ses parents, sans le sou mais déterminée, elle enchaîne les petits boulots – couturière ou vendeuse de tapis – tout en suivant des cours de philosophie, matière qui l’a toujours passionnée et qu’elle s’imaginait alors enseigner. « Mais, un jour, j’ai vu une photo de René Simon entourée de très belles filles. Moi qui me trouvais vraiment moche, je me suis dit qu’en allant suivre ses cours de théâtre je serais enfin jolie. » Judith Magre ne se réconciliera jamais avec son physique – « Je me regarde dans un miroir uniquement pour me maquiller » –, mais son destin prend dès lors un autre tournant. Alors que pour son premier cours elle récite « La Loreley » d’Apollinaire, René Simon interrompt la classe : « Vous voyez cette cloche, eh bien, elle fera certainement carrière ! » Il lui propose d’aller remplacer une comédienne tombée malade dans un spectacle à Innsbruck, en Autriche, puis elle obtient un rôle à Paris, où, lors de la première représentation, elle se prend les pieds dans le tapis et s’étale sur scène : « Je me suis relevée et j’ai continué ! »
C’est à cette époque que Simone Dupuis devient Judith Magre. Pourquoi ce choix ? « Magre, parce que je me suis dit qu’au moins je ne serais jamais grosse », balbutie-t-elle. « Et Judith ? » insiste-t-on. « Vous m’êtes très sympathique, mais il y a des choses que je n’ai jamais racontées, pas même à mes plus proches amis, donc encore moins à vous. » C’est en tout cas sous ce nom qu’elle se fait connaître. Un peu au cinéma, où elle tourne pour Louis Malle, René Clair, Sacha Guitry ou, plus tard, Claude Lelouch. Mais surtout au théâtre : « C’est là que j’ai fait des choses intéressantes et ambitieuses », note-t-elle. De la cour d’honneur du Festival d’Avignon au TNP de Jean Vilar, elle interprète les plus grands rôles du répertoire, souvent mise en scène par Jean-Louis Barrault ou Georges Wilson. La profession l’adore, elle remportera trois Molières (en 1990, en 2000 puis en 2006), mais elle avoue que les trophées n’ont jamais vraiment eu d’importance pour elle.
Née Simone Dupuis (à g.) dans une famille d’industriels, à Montier-en-Der (Haute-Marne), elle aura six petits frères et sœurs.
© DR
La vie de Judith Magre se confond avec celle de personnalités illustres qu’elle est peut-être la dernière à avoir connues. À l’instar de Marie-Laure de Noailles, sa « grande copine », qui l’emmenait dans les fêtes les plus opulentes. Ou encore Marcel Aymé, avec qui elle a vécu une amitié passionnée. Grâce à lui, elle a fait une autre rencontre décisive, celle de Louis-Ferdinand Céline. Bien qu’elle n’atténue pas la réputation sombre de l’auteur de « Voyage au bout de la nuit », elle assure que rien ne transparaissait dans leurs conversations : « Il était exquis et généreux. Comme il était médecin à l’origine, il accueillait tous les malades, mais aussi tous les animaux. Il m’a d’ailleurs offert ma première petite chienne, que j’adorais. » Elle se souvient aussi de ses soirées chez Régine avec Françoise Sagan, ainsi que de ses interminables discussions nocturnes avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, dont elle était inséparable. Judith Magre est fidèle en amitié : n’est-ce pas d’ailleurs pour cela qu’en 2023 elle a signé la tribune si controversée en soutien à Gérard Depardieu ? « Je l’aime et l’admire. Je serai toujours à ses côtés quoi qu’il arrive. »
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Dans cet album de souvenirs, où apparaissent également Picasso et Merleau-Ponty, un homme occupe une place à part : Claude Lanzmann, qu’elle a rencontré à 20 ans, avant de le quitter une première fois pour ensuite l’épouser en 1963 et enfin divorcer huit ans plus tard. « On s’est mariés pour faire plaisir à nos parents. On a divorcé pour des raisons administratives. Car, nous, on n’en avait rien à faire de ces bouts de papier. D’ailleurs, on ne s’est jamais vraiment quittés. Claude est mort dans mes bras. » Avec lui, pas plus qu’avec un autre, Judith Magre n’a voulu avoir d’enfant. Elle est pourtant gaga de ses neveux, dont certains lui téléphonent chaque jour : « Je les adore, mais je n’ai pas eu à les élever. Je n’ai jamais ressenti l’envie d’avoir un enfant. J’avais des hommes qui m’occupaient assez. » Car, oui, cette amoureuse invétérée a connu plus d’un coup de foudre : « Mais je n’ai jamais eu d’aventure sans lendemain. Baiser pour baiser ne m’intéressait pas », précise-t-elle avec son franc-parler qui peut étonner.
Au côté d’Éric Naulleau, son partenaire de scène pour des textes d’Aragon en novembre 2025. Cette année, le duo se retrouve autour d’Ionesco.
© Sebastien Toubon
Son vœu pour ses 100 ans ? « Crever vite ! »
L’une de ses plus belles et, en même temps, douloureuses histoires fut celle qu’elle vécut, vers 20 ans, avec un architecte dont elle était follement éprise. Alors qu’il devait la rejoindre chez des amis sur l’île d’Hydra, il n’est jamais venu. Judith, qui l’attendait sur le port, a appris par une lettre qu’il venait d’être emporté par une crise cardiaque. C’est certainement parce qu’elle a souvent côtoyé la mort que celle-ci ne l’effraie pas. Elle a d’ailleurs tenté à deux reprises de se suicider, il y a longtemps, puis a abandonné l’idée. « Par la suite, personne n’a eu la gentillesse de m’assassiner ! » plaisante-t-elle. Alors, en attendant son heure, elle continue de monter sur scène, comme actuellement avec Éric Naulleau dans un spectacle autour d’Ionesco : « J’ai fait ce métier toute ma vie, donc je ne me pose pas la question de continuer ou non. Et puis, c’est beaucoup plus fatigant de ne rien faire, vous savez. » Son vœu pour ses 100 ans ? « Crever vite ! » répond-elle, toujours aussi spontanément. Elle nous confie que, chaque soir en s’endormant, elle espère ne pas se réveiller. Pour enfin mettre un point final à cette existence extraordinaire qu’elle n’aurait pas osé rêver.