heures de vol, plages de repos, risques… Un ancien pilote de Canadair raconte son quotidien
Ancien pilote de Canadair, Christophe Govillot a combattu le feu pendant dix ans, jusqu’en 2023, depuis la base de Nîmes-Garons. Il raconte à Midi Libre les exigences et le dur quotidien d’un métier qui reste primordial dans la lutte contre ces gigantesques incendies.
La flotte et les équipages
"Nous disposons de 12 canadairs, des hydravions qui écopent 6 000 l d’eau en 12 secondes et peuvent ensuite les rejeter sur les chantiers. Il y a 1,5 équipage par avion. Un commandant et un copilote. Nous avons aussi des femmes pilotes de Dash. L’écopage et le largage sont dirigés par le commandant. Les commandes de vol sont partagées. Nous avons aussi huit Dash qui peuvent larguer 10 000 litres de produits retardants. Eux doivent se poser sur une station spécifique, un "pélicandrome", pour ravitailler. Ce produit à base de potassium est rouge de façon à ce qu’on puisse le voir car il ne faut pas le rincer. Il empêche le végétal de transpirer car ce sont les essences qui prennent feu avant le végétal lui-même. Le feu vient mourir sur cette barrière."
Amplitude horaire et repos
"De juin à octobre, les pilotes sont en alerte pendant 48 heures puis enchaînent 24 heures de repos. On ne peut poser aucun congé et aucun week-end. Soit vous êtes en alerte à 30 minutes, sur la base prêt à décoller au lever du soleil dès qu’on en donne l’ordre, soit vous êtes décalé pour prendre le relais d’un équipage matinal. Tout est supervisé depuis Nîmes par une entité qui s’appelle le Secoas (simulateur d’entraînement à la coordination des opérations aériennes de secours). L’amplitude horaire correspond au cycle de soleil. On est obligé de s’arrêter la nuit car les équipements actuels de visée nocturne provoqueraient un éblouissement avec le feu et ne permettent pas d’effectuer la mission en sécurité. Tout doit se faire à vue. On ne peut voler que 8 heures maximum par jour, 35 par semaine et 80 heures sur 30 jours glissants. Pour des raisons évidentes de sécurité car tout se pilote à la main, on fait corps avec l’avion. Tout ce que ressent le Canadair, on le ressent également. Cet effort demande une concentration intense."
Le quotidien dans la cabine
"Au bout de trois heures et demie il faut s’arrêter pour faire le plein d’essence et vérifier les niveaux, en quinze minutes. On se pose sur un terrain d’au moins 1600 m et où un camion-citerne nous attend. On prend des sachets repas pour se ravitailler en vol pendant les périodes de transit. Dans la cabine, il faut très chaud, on est sous tension. Plus les largages s’enchaînent, plus c’est dur. Tout cela demande un entraînement intensif l’hiver pour rester efficace l’été venu. C’est un métier très spécifique. Il ne s'agit pas seulement d’écoper et de larguer. Il faut savoir parler avec les pompiers, leur donner un renseignement sur le sens du feu, des points sensibles. La vue aérienne est essentielle pour coordonner les différents moyens. C’est un travail d’équipe avec les pompiers au sol. Il faut entre trois et cinq ans pour former un commandant de bord."
De juin à octobre, les pilotes sont en alerte pendant 48 heures puis enchaînent 24 heures de repos. On ne peut poser aucun congé et aucun week-end.
Le risque encouru
"Je n’aime pas parler de danger mais de balance entre le risque pris et le potentiel résultat obtenu par le largage. Cette balance, on va la faire avant chaque largage. Parfois, on va annuler la passe, se présenter différemment ou aller à un autre endroit. Il faut respecter trois principes de base : prendre en compte tous les obstacles autour du feu, dialoguer avec les pompiers, ne pas entrer dans les fumées afin d’avoir toujours le visuel du sol et conscience de la situation. Derrière, il y a des familles qui acceptent ce rythme de travail, le risque encouru et qui sont là pour soutenir les pilotes. On est parfois critiqués sur les moyens, les pilotes reçoivent ça de plein fouet. Nous ne sommes pas reconnus comme métier à risque et la rémunération était insuffisante jusqu’en 2022. Emmanuel Macron l’a revalorisée comme il s’y était engagé (1)."
Les moyens en France
"Sans polémiquer, on manque de moyens. Toutes les aides venues de l’Europe sont bienvenues, ou de l’A400M qui est adapté en ce moment pour faire des largages. Cet avion, il faudra le juger sur les feux. Il ne faut pas croire que ce sera l’appareil miraculeux qui va éteindre tous les feux de France."
Dans la cabine, il faut très chaud, on est sous tension. Plus les largages s’enchaînent, plus c’est dur. Tout cela demande un entraînement intensif l’hiver pour rester efficace l’été venu.
Les mégafeux
"2022 avait été une grosse année mais au même point que 2026. La politique de lutte est mise à mal car habituellement on met une attaque massive sur les gros feux avec tous les moyens et là on voit bien qu’il y a des choix à faire avec des feux concomitants en Corse, dans le Var, dans les Alpes… Mais sur des gros feux comme ça, le Canadair reste primordial. On peut sauver des maisons, larguer près des pompiers pour leur donner une porte de sortie. On peut larguer 6 000 l toutes les deux minutes sur un feu si le point d’eau est juste à côté. C’est une arme indispensable et hyper efficace. On a tellement de points d’eau en France qu’on est à moins de 20 minutes du feu. Les actions à mener sont davantage sur l’éducation de la population pour éviter tous ces départs de feu."