« Il faut bien qu’un président serve à quelque chose… » : aux Invalides, des hommages poignants
Emmanuel Macron lors de la cérémonie d'hommage à Jean d'Ormesson.
© Denis ALLARD-POOL/SIPA / SIPA
Michaël Moreau* 22/08/2026 à 07:38
INVALIDES, SECRETS DE COUR (2/3) - Jadis hôpital militaire, cet hôtel national a subi de multiples transformations, et les hommages, dans sa cour, ne sont plus réservés aux armées. Cette semaine, comment chaque chef d’État a utilisé les Invalides dans son récit.
Yael Naim se souvient « du froid, de la pression émotionnelle, de la tristesse, et de tous ces sentiments mélangés ». Le 27 novembre 2015, quatorze jours après les attentats dans Paris et en Seine-Saint-Denis, la chanteuse interprète dans la cour d’honneur des Invalides « Quand on n’a que l’amour », de Jacques Brel, unissant sa voix à celles de Nolwenn Leroy et de Camélia Jordana. La cérémonie est à la hauteur de l’effroi, et une première du genre, en ce lieu, pour des victimes civiles d’attentats. « C’était une grande responsabilité, nous raconte-t-elle. Il était difficile de chanter et de jouer. Les mots ne suffisent pas toujours, et la musique peut alors prendre le relais. » Pendant la chanson, le président François Hollande est au bord des larmes. Les portraits des 130 morts défilent sur un écran. Dans la cour, plus de 2 000 personnes sont réunies, dont les proches des disparus.
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Ainsi, chaque président de la République s’est lié à jamais à la cour d’honneur des Invalides par des événements, souvent dramatiques. « Dans son discours, François Hollande parle de ses enfants, raconte Pierre-Yves Bocquet, son conseiller mémoire. Ceux qui sont morts avaient l’âge des siens, et c’est autant les mots d’un père que l’émotion du chef d’État. » « Face à la mort, les masques tombent, confesse le général Pierre de Villiers. J’ai vu ces cérémonies avec des cercueils recouverts du drapeau bleu, blanc, rouge à côté de présidents ou de Premiers ministres, et j’ai vu les personnages se transformer. »
Mitterrand rêvait d'installer l'Élysée... aux Invalides
En outre, aucun chef de l’État n’est insensible à la portée historique et à la majesté de ce lieu. Jacques Attali, l’ex-conseiller spécial de François Mitterrand, affirme même dans « Verbatim » qu’en 1981 le président socialiste « rêve d’un déménagement aux Invalides », jugeant l’Élysée « trop petit ». Quant à Emmanuel Macron, au soir de son élection en mai 2017, ses équipes songent initialement, parmi plusieurs sites, à fêter la victoire autour des Invalides, avec le dôme en arrière-plan lors de son discours, plutôt que dans la cour carrée du Louvre.
La cour d’honneur des Invalides est celle où les présidents se retrouvent. Feu Jean d’Ormesson parvient ainsi à en réunir quatre, autour du catafalque, le 8 décembre 2017 : Emmanuel Macron, bien sûr, et trois de ses prédécesseurs, François Hollande, Nicolas Sarkozy et Valéry Giscard d’Estaing. « Je ne pouvais pas imaginer plus bel écrin, nous dit aujourd’hui sa fille, l’éditrice Héloïse d’Ormesson. Sa beauté écrasante transcende l’événement quel qu’il soit. » Le discours du chef de l’État s’achève par « la plus belle idée » : il dépose un crayon de papier sur le cercueil. « Même à travers le chagrin, j’ai été transportée par ce geste, puisque mon père a, sauf à la fin de sa vie, écrit tous ses manuscrits au crayon. Il aurait été enchanté et aurait trouvé ça “épatant”, selon son terme fétiche. » À la fin de la cérémonie, elle remercie Emmanuel Macron pour ses mots, et surtout pour le crayon. « Il faut bien qu’un président serve à quelque chose… », lui répond-il.
Humanité
Tout au long de leur mandat, c’est dans cette cour que les chefs d’état côtoient la mort. Le plus fort moment vécu ici par Nicolas Sarkozy est sans doute quand il honore, en août 2008, les dix soldats tués en Afghanistan, dans la vallée d’Uzbin. Avant même la cérémonie, le deuil tutoie la polémique sur la présence militaire française dans ce pays. « Je n’oublierai jamais de ma vie Uzbin et cet hommage de la nation, commente le futur grand rabbin de France Haïm Korsia. On avait presque oublié, au fond, que la guerre tuait. Ce fut une prise de conscience collective très importante. » Haïm Korsia est régulièrement consulté par les présidents, notamment par Emmanuel Macron pour l’hommage aux victimes françaises de l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023. Il lui souffle l’idée du « Kaddish » de Ravel, qui sera interprété par l’orchestre de la Garde républicaine lors de la cérémonie, le 7 février 2024. « C’était bouleversant, se rappelle-t-il. Le président a passé plus de deux heures ensuite avec les familles, alors qu’il ne devait rester qu’une demi-heure. »
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Car le face-à-face intime avec les proches éplorés, dans un salon des Invalides après les hommages funèbres, est un rituel présidentiel peu connu mais d’une très forte intensité. Léa Bertoncello, la veuve d’Alain Bertoncello, militaire tombé au Burkina Faso, se souvient du moment où, le 14 mai 2019, Macron s’est approché d’elle, alors qu’ils étaient encore dans la cour. « Lorsque nos regards se sont croisés, je n’ai pas réussi à retenir mes larmes, témoigne-t-elle. Il a posé une main sur mon épaule, très chaleureusement. Il m’a dit qu’il était désolé. Qu’il ne pourrait jamais me ramener Alain. Au milieu du protocole, ce geste était profondément humain. » C’est ensuite dans le petit salon que le chef de l’État lui a proposé de se marier à titre posthume avec celui qu’elle prévoyait d’épouser. Elle a depuis quitté l’armée, où elle travaillait aussi, et est infirmière en Polynésie, « là où nous voulions vivre, avec Alain ».
Sous François Mitterrand, des obsèques ont même occasionné des transactions dans la cour : en 1986, lors de l’hommage au P-DG de Renault Georges Besse, assassiné par Action directe, il discute en aparté avec les ministres de la cohabitation de la succession du patron. Lorsque Marcel Dassault disparaît, c’est le Premier ministre Jacques Chirac qui prononce le discours dans l’enceinte : « Sa mort fait mal au pays. » Mitterrand, cette fois, ne se déplace pas. Les cérémonies n’empêchent pas des postures, voire les récupérations. L’académicien François Sureau, venu plusieurs fois « dire adieu à des proches », s’emporte : « Je déteste le clinquant contemporain, les héros fabriqués à la va-vite pour que les politiciens puissent retrouver un peu de légitimité, tout ce kitsch. On y a rendu hommage aux soldats morts en Afghanistan. Y ayant servi, j’y ai été sensible. Mais j’aurais préféré que le Parlement débatte des raisons pour lesquelles ils sont morts. » Et de lâcher : « Cette dimension de propagande m’est insupportable. »
La colère de Guaino
Il y a enfin, dans l’histoire de cette cour, ce que les présidents ont refusé. Des chefs d’État français n’y ont pas eu de funérailles nationales à leur mort. De Gaulle, Pompidou, Mitterrand, Giscard d’Estaing s’y étaient opposés de leur vivant. Pour Chirac, l’hommage est requalifié de « populaire », selon les souhaits de la famille, et les Français peuvent se rendre devant le cercueil aux Invalides. « Nous n’avions pas anticipé autant de monde, se souvient le général Bruno Le Ray, alors gouverneur militaire de Paris. Certains visiteurs venaient prendre des selfies, auxquels nous avons rapidement mis un terme. »
De son côté, l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, ne décolère pas que François Hollande n’ait pas accordé les honneurs militaires à Charles Pasqua, décédé en 2015, qui fut condamné par la justice et n’était qu’officier de la Légion d’honneur. « Nous l’avions demandé ! » scande-t-il encore aujourd’hui. Quant au général de Villiers, il a préparé en vain, quand il était au cabinet Villepin à Matignon en 2005, les 200 ans de la bataille d’Austerlitz. « Une grande cérémonie d’anniversaire était prévue aux Invalides, affirme-t-il. Mais il y a eu une polémique. » Napoléon n’avait pas bonne presse politique. De Gaulle, en son temps, avait bien songé à commémorer l’Empereur, avec des festivités sur le site pour le bicentenaire de sa naissance en 1969, mais le départ précipité du président cette année-là y mit un terme.
*Journaliste, auteur de « Sa Majesté nomme » (éd. Robert Laffont).