"Il faudrait qu'un membre du gouvernement vienne passer une semaine avec nous sur le terrain": comment le crack a évolué à Bruxelles depuis 2021
Le meurtre de Jaswinder Singh, surnommé "Papi", a bouleversé Matonge. Le gérant du night-shop, connu et apprécié dans tout le quartier, laisse derrière lui des habitants sous le choc. Très vite, certains ont désigné des coupables : les consommateurs de crack, de plus en plus nombreux selon eux. Pourtant, à ce stade de l'enquête, rien ne permet d'affirmer que les auteurs des faits étaient sous l'influence de ce type de stupéfiants.
Le drame a toutefois remis en lumière une problématique qui dépasse largement ce fait divers. À Bruxelles, les acteurs de terrain constatent une hausse de la consommation de crack depuis plusieurs années, particulièrement depuis la crise sanitaire. La consommation d'autres drogues dures telles que la cocaïne et l'héroïne est elle aussi en forte hausse à Bruxelles et génère une guerre des gangs sans pitié, les récentes fusillades survenues à Saint-Gilles et Anderlecht ces derniers jours en sont le dernier témoin. Inédit : un commissariat, heureusement fermé, a été la cible de tirs.
"Tout le monde est triste. C'était une bonne personne. Il était là pour travailler, jamais pour les embrouilles", confie un commerçant installé depuis plusieurs années dans le quartier. Selon lui, le trafic de stupéfiants reste une réalité. "Il y avait beaucoup de deal en pleine rue. Ces derniers mois, la police a fait le travail et cela allait un peu mieux. En journée, on ne voit pas énormément de consommation. Le soir, c'est différent."
"Les dealers se sont adaptés à la demande"
Il se montre toutefois prudent sur le meurtre. "Je ne pense pas que ce soient des consommateurs qui l'ont tué. Il était là depuis tellement longtemps. Tout le monde le connaissait."
Pour deux habitantes, la situation s'est nettement dégradée depuis la pandémie. "Le matin, quand on accompagne nos enfants à l'école, on croise des personnes qui consomment devant nos portes", racontent-elles. "Avant, il y avait surtout du cannabis. Depuis le Covid, on voit beaucoup plus de crack et d'autres drogues dures. Les dealers se sont adaptés à la demande."

Une restauratrice nuance toutefois le tableau. Selon elle, Matonge évolue à plusieurs vitesses. "Le quartier se gentrifie. Beaucoup de nouveaux commerces ouvrent pour attirer une nouvelle clientèle. Mais cela ne fera pas disparaître les personnes sans-abri ou les consommateurs qui vivent ici depuis longtemps. Les problèmes ne s'effacent pas parce que les loyers augmentent."
Deal : l'accès au parc Germeau interdit depuis longtemps
Même constat quelques stations plus loin, autour de la Porte de Hal, à Saint-Gilles, lieu connu pour regrouper de nombreux consommateurs et personnes sous assuétudes. "Cela fait des années que la situation est comme ça. On s'y est presque habitués", souffle une commerçante.
Sur le parvis un peu plus haut, un cafetier voit régulièrement des consommateurs venir mendier auprès des clients. "Certains sont connus du quartier depuis longtemps. D'autres deviennent plus agressifs lorsqu'ils ont consommé."
Des habitants dénoncent surtout un déplacement du phénomène. "On nous dit que la gare du Midi a été nettoyée mais le problème a simplement été déplacé vers les quartiers voisins. Le crack est partout à Saint-Gilles, dans les stations de métro, les parcs ou les rues." À deux pas de la Porte de Hal, l'accès au parc Germeau est interdit depuis longtemps. Si certains habitants demandaient sa réouverture afin de bénéficier d'espaces verts durant les épisodes de canicule, d'autres voisins refusent catégoriquement.

La raison ? Ces derniers ont été témoins de consommations de drogue et de deal au sein même du parc, leur logement donnant vu directement sur le site. Ils craignent pour leur sécurité. Le bourgmestre de Saint-Gilles, Jean Spinette, avait d'ailleurs répondu aux habitants, indiquant que "ce parc n'est pas fermé, il n'est pas ouvert faute de pouvoir l'ouvrir dans de bonnes conditions de sécurité."
"La consommation visible n'est qu'une partie du phénomène",
Cette drogue est une forme fumable de cocaïne, vendue en petites doses à quelques euros. Son effet, très intense mais de courte durée, pousse les consommateurs à reprendre rapidement une nouvelle dose. Cette dépendance explique en partie leur forte visibilité dans l'espace public, autour des stations de métro, des gares ou des points de deal.
Pour Éric Ancion, coordinateur de Sublink et agent de liaison du Projet Lama, les témoignages des habitants reflètent une réalité observée quotidiennement par les équipes de rue. "Il y a clairement une augmentation de la consommation depuis le Covid", explique-t-il, tout en précisant que cette hausse concerne l'ensemble des addictions et pas uniquement le crack.
Selon lui, les grands points de consommation restent Porte de Namur, Matonge, Ribaucourt, la Porte de Hal ou encore plusieurs stations de métro à Anderlecht. Mais les opérations de sécurisation déplacent continuellement les consommateurs. "Quand la police intervient, les personnes quittent un quartier puis reviennent quelques jours plus tard ou s'installent ailleurs. Cela rassure momentanément les habitants mais cela ne règle absolument rien."

Le coordinateur rappelle également que tous les consommateurs ne vivent pas en rue. Certains disposent encore d'un logement mais préfèrent consommer dans des stations de métro ou d'autres lieux discrets. "La consommation visible n'est qu'une partie du phénomène", souligne-t-il.
Pour les travailleurs sociaux, le crack est souvent la conséquence d'une accumulation de difficultés. Les personnes accompagnées cumulent de plus en plus fréquemment addictions, troubles psychiatriques, isolement et grande précarité. "La consommation est souvent un symptôme. Si l'on ne traite pas les problèmes de santé mentale et les difficultés sociales, on ne résoudra jamais la question de l'addiction."
Le logement comme première réponse
Pour Éric Ancion, la priorité reste l'accès au logement accompagné. Selon lui, proposer un toit ne suffit pas si aucun suivi n'est mis en place. "La première solution, c'est le logement", insiste-t-il. Il plaide pour davantage d'hébergements de longue durée mais aussi pour des hébergements collectifs autogérés et négociés, permettant de remettre progressivement les personnes dans un parcours de soins et de réinsertion. "On ne règle pas des années de rue ou des années de consommation en un mois. Il faut du temps, des professionnels et un accompagnement au long cours."
Le coordinateur estime également que des bâtiments aujourd'hui inoccupés pourraient être mobilisés temporairement afin d'offrir un hébergement stable à certaines personnes, le temps de reconstruire un projet de vie, demandant notamment de s'inspirer des modèles positifs mis en place dans d'autres villes européennes comme Lisbonne ou Helsinki afin d'apporter une réponse concrète à cette thématique.

"Les effets de la précarisation"
Parallèlement, les associations spécialisées disent manquer de moyens. Comme annoncé il y a quelques jours par La Dernière Heure, plusieurs structures ont vu leurs financements diminuer ou rester incertains, obligeant certaines équipes à interrompre des suivis ou à refuser de nouveaux bénéficiaires. "Construire une relation de confiance prend parfois des mois. Quand on est obligé d'arrêter un accompagnement faute de moyens, on casse tout le travail réalisé", regrette-t-il.
Il évoque également un secteur saturé, confronté à une augmentation du nombre de personnes en détresse. Les structures psychiatriques, les maisons médicales et les équipes mobiles peinent à répondre à la demande tandis que les travailleurs sociaux eux-mêmes vivent dans l'incertitude quant à la pérennité de leur emploi. "Par exemple, nous n'avons qu'une personne pour couvrir Molenbeek, ce n'est pas du tout assez."
Pour le coordinateur, la réforme du chômage, les réductions de certaines aides sociales ainsi que la suppression de 1000 places d'accueil risquent encore d'accentuer la précarité et de pousser davantage de personnes vers la rue. "On voit déjà les effets de cette précarisation. Des personnes qui n'étaient pas concernées auparavant basculent dans des situations extrêmement difficiles", explique-t-il.
Avant de lancer un appel aux responsables politiques. "Il faudrait qu'un membre du gouvernement vienne passer une semaine avec nous sur le terrain. Pas une visite préparée de deux heures mais une véritable immersion. Ceux qui découvrent réellement le quotidien des personnes en rue repartent avec un regard complètement différent."

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