Haute-Loire. « Ce jour-là, j’ai vu ma mort arriver » : à presque 100 ans, elle se souvient de la tuerie de Chièze, à Araules
Le 22 avril 1944, Elia Peyrot avait 17 ans. Neuf hommes, résistants mais aussi habitants du Plateau, sont tombés sous la mitraille. Le drame s’est joué sur les hauteurs de la commune d’Araules, à Chièze et à proximité.
Née le 6 décembre 1926, Elia Peyrot vivait avec ses deux sœurs et sa maman Eva, née Barriol. Son papa était mort lorsqu’elle avait 3 ans. L’Altiligérienne est aujourd’hui la dernière personne en vie qui a réellement vécu cette journée tragique.
« S’ils avaient vu la casquette de quelqu’un, on aurait été fusillées »
En tout début d’après-midi, ce terrible jour de 1944, elle se tenait devant le bassin situé juste à gauche de la maison familiale de Majal, où elle vit encore, lorsqu’elle a vu « arriver tout un tas de gens ».
Elle se souvient très bien de cette journée. « Je n’ai jamais oublié. Je sais tout ce qui s’est passé, c’est gravé dans ma tête. Ce jour-là, j’ai vu ma mort arriver. C’était un samedi. Il faisait très beau, le coucou chantait. Je suis allée au bassin chercher de l’eau pour faire le ménage avec maman : on n’avait pas d’évier en ce temps. J’ai vu des hommes du côté de la Branche : c’est la maison où étaient les maquisards. Je pensais que c’étaient des gendarmes. Je suis allée le dire à ma mère. Elle m’a répondu : “Si c’est des gendarmes, ne te fais pas de souci, nous n’avons point fait de mal”. Quand ils sont arrivés, ils sont entrés dans la maison. Ils étaient six ou sept. Ils ont tout cassé, ils ont tout détruit. Il n’y avait plus de fenêtres, plus de garnitures, la porte était abîmée. Ils ont tout piétiné. Ils nous ont fait sortir. »
« Ils ont battu maman »
Et de poursuivre : « Nous étions trois femmes : il y avait maman, moi et une de mes sœurs, et ils nous ont dit de nous mettre contre le mur dehors. Ils ont battu maman. Ils voulaient qu’elle dise où étaient les réfractaires, mais on ne les connaissait pas, on ne pouvait rien dire. S’ils avaient vu la casquette de quelqu’un, on aurait été fusillées. Ils étaient saouls. Ils ont tiré plein de balles un peu partout. »
Elia Peyrot continue : « Ensuite, ils nous ont dit de rentrer. Ils n’étaient pas très âgés, et un des jeunes est allé vers le lit d’Émilie, la fille de ma sœur. Elle avait 5 mois et elle était couchée dans un lit placard. En hiver, il faisait très froid et on avait un tout petit chauffage, alors on avait des lits fermés. Ma sœur l’a suivi et il lui a dit : “Pas peur pas mal !” S’il avait parlé en allemand, elle n’aurait pas compris. Moi, je dis qu’il y avait des Français parmi eux… »
« Ils ont continué à tout renverser et puis ils sont partis à la grange. Ils nous ont laissées là, peut-être parce qu’il n’y avait pas d’homme à la maison, raconte-t-elle. On se disait pourvu qu’ils ne mettent pas le feu avec nous dessous. On a eu très peur, vous savez. J’ai cru qu’on allait mourir. Ils sont ressortis et ils sont partis avec notre petit tonneau de vin et des victuailles. On a commencé à ranger, mais, le soir, il était impossible de coucher chez nous. On a retrouvé une chaise avec deux impacts trous de balles. On l’a toujours gardée… »
« Une semaine après, il est venu un homme qui vendait du fil et des caoutchoucs. C’était l’indicateur »
Alors, elles sont allées coucher chez sa cousine à L’Aulagnier-Petit. « On a senti l’odeur de la maison brûlée. Le lendemain, quand on est rentrées, les voisins étaient déjà venus s’occuper des vaches. On en avait trois ou quatre à l’époque… On a tellement eu peur qu’au moindre bruit, on craignait qu’ils reviennent. Depuis ce jour, maman n’a jamais rien pu faire : elle est tombée malade. Elle est décédée en 1969, elle était née en 1896. Moi, j’ai toujours dit : “Ne nous plaignons pas, ici personne n’est mort. Ce n’est rien comparé à la mort de Marc et André Valla”. »
Une semaine après, « il est venu un homme qui vendait du fil et des caoutchoucs. C’était Marcel Blachon, l’indicateur. Quel culot tout de même ! Depuis, je suis toujours allée écouter les commémorations du 8-Mai. Au début, c’était le soir, maintenant, c'est à 11 heures. Les élèves de l’école de Montbuzat apportaient un bouquet de jonquilles… »