Griffes de sorcières, fourmis électriques, crabes bleus : à partir de quand les espèces exotiques deviennent-elles invasives ?
Vous avez dit exotique ? Il suffit de lever les yeux. Aloé, bambou, griffes de sorcière, figue de barbarie, mimosas, eucalyptus, acacias, palmiers… Les plantes exotiques sont innombrables, omniprésentes. Depuis très longtemps, elles sont notre paysage familier.
« On a envie de beaux jardins, de se faire plaisir aux yeux, décrit David Orsat, botaniste et paysagiste hyérois. C’est l’effet waouh ! Le palmier washingtonia, originaire des États-Unis, a été intégré au paysage pour plaire aux touristes. » Il est devenu une signature, une identité. Hyères-les-Palmiers porte bien son nom.
En comparaison, « planter un lentisque, ou une ciste, ça ne produira pas le même effet », admet-il. Pire, il sera quasiment impossible de trouver en jardinerie ces espèces végétales méditerranéennes, abondantes dans le monde sauvage.
« Essayez de trouver un chêne-liège ! » Ou de la myrte, ou du pistachier, autres arbustes typiques de nos milieux. Non, partout, les plantes exotiques sont sur le devant de la scène. Aidées par la main de l’homme, car « contrairement à ce qu’on croit, les palmiers sont arrosés ! »
De la fourmi à la couleuvre
Si les exotiques sont à leur aise, c’est justement car notre climat est propice. De même que pourra s’acclimater la petite bébête, cachée au fond du pot acheté en pépinière. Le meilleur exemple en est la fourmi électrique, car on pense bien que c’est ainsi qu’elle a débarqué dans le Var. Passagère clandestine.
Camille Dodet / Nice-matin
Elle continue même d’être repérée dans notre département, comme l’a révélé le bilan récent dressé par la préfecture du Var.
Il en va aussi de la couleuvre fer à cheval, « découverte à Porquerolles par un particulier, détaille Madeleine Freudenreich, référente sur les invasions biologiques pour le Conservatoire botanique national méditerranéen. Le parc national de Port-Cros a émis un appel à la vigilance, plusieurs individus jeunes ont été trouvés. On sait que cette couleuvre est envahissante aux Baléares. »
Parc national de Port-Cros
L’hypothèse, non confirmée scientifiquement, est que la couleuvre serait arrivée avec des plants d’oliviers, récemment mis en terre sur un terrain privé. Une couleuvre aurait pu être lovée dans les racines, ou plusieurs, ou bien des œufs.
De la naturalisation à l’invasion
« Quand une espèce introduite arrive à se maintenir et à se multiplier sur une dizaine de générations, on dit qu’elle s’est naturalisée », décrypte Madeleine Freudenreich. « Nous avons des espèces exotiques partout autour de nous, le problème est quand elle se dissémine à grande échelle. Pour mille espèces déplacées, une va devenir envahissante. »
DR
C’est le cas de la si jolie griffe de sorcière, qui « ferme les milieux » quand elle s’installe à proximité de la mer et évince toute biodiversité, dont le lys maritime, proche de la disparition.
C’est aussi le cas de l’ambroisie, plante dont le pollen est notoirement allergène, qui apparaissait dans des mélanges de graines vendus pour les oiseaux. Elle a été « semée autour des mangeoires, c’est encore un cas d’introduction accidentelle ».
DR Réseau Fredon
Contrairement au (lent) déplacement naturel des graines ou des insectes, les activités humaines sont le véritable boosteer. « Lorsqu’une nouvelle espèce s’implante, elle n’a pas co-évolué avec le milieu environnant. Donc, elle n’a pas de régulation. » Et c’est là que son potentiel invasif peut se manifester.
Par contre, si un prédateur arrive, il trouve une grande quantité de végétaux disponible… et prolifère. C’est le cas avec le charançon, qui ravage les palmiers phœnix des Canaries.
274 crabes bleus, en deux mois
Le territoire hyérois connaît un autre hôte qui préoccupe. Le crabe bleu. Étonnant crustacé qui peut transiter des salins à l’eau douce. Il est véloce, agressif. Les femelles partent au large avec leurs deux à trois millions d’œufs. Un combattant sans prédateur.
BOUTRIA LUC / PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP
C’est du côté est des Vieux-Salins à Hyères, que le crabe bleu a été piégé systématiquement toute cette fin d’été. En deux mois, « 274 spécimens ont été capturés dans des nasses, ce qui montre qu’ils sont très actifs en cette période. Cela correspond aux anticipations des scientifiques », commente Mathieu Lasceve, référent biodiversité à la Métropole TPM, en charge de la gestion des Salins des Pesquiers sur la presqu’île. Sur la seule période août et septembre, c’est déjà plus que les captures de l’année 2025.
Mais déjà une autre inquiétude arrive. « Cet été, avec la sécheresse, le niveau marin est énormément remonté, poursuit Mathieu Lasceve. Nous avons un recouvrement entre l’aire du crabe bleu et celui de la petite tortue d’eau douce, la cistude, qui souffre énormément du changement climatique. » Le crabe bleu pourrait-il attaquer les tortues ? On l’ignore encore.
Lionel Yobezile, prud’homme des pêcheurs à Hyères, confirme la présence du crustacé, sans savoir si la création d’une filière locale est réaliste. Pêcher le crabe bleu pour le manger est la solution identifiée par tous. « Mais ici, contrairement à la Bretagne, on ne sait pas trop quoi en faire. Il faut beaucoup de main d’oeuvre pour extraire la chair. Et en plus les individus sont petits. »
So. B. Sonia Bonnin
Pour en faire un bon plat dans l’assiette, il faudrait que le crabe grossisse. Pour qu’il ne chamboule pas les écosystèmes locaux, il ne faudrait pas qu’il ait le temps de grossir. Une chose est sûre, lui n’attend pas. Début 2026, un crabe bleu a été trouvé dans le port de Porquerolles. « Donc, il a traversé. »