Grève des fonctionnaires : "Les agents publics sont ceux dans notre pays qui sont le plus sujets aux fake news", assure Amélie de Montchalin, présidente de la Cour des comptes
Publié le 29/09/2026 22:38
Mis à jour le 29/09/2026 22:38
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Article rédigé par France 2 - Édité par l'agence 6Medias
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Pour sa première interview en tant que première présidente de la Cour des comptes, Amélie de Montchalin revient notamment dans le "20 Heures" du 29 septembre sur l'explosion du montant de la dette française et la mobilisation des fonctionnaires, invitant à "remettre des faits dans le débat".
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Jean-Baptiste Marteau : Près de 3 600 milliards d'euros de dette, 119% de notre richesse nationale, cela paraît vertigineux. Est-ce que vous diriez ce soir que la dette de la France est hors de contrôle ?
Amélie de Montchalin : C'est intéressant parce que tous vos reportages parlent beaucoup du mot de dette, parlent beaucoup du déficit. Et moi je voudrais ajouter un mot que les Français connaissent bien, qui est d'ailleurs le sujet sur lequel la Cour des comptes alerte depuis des années, ce sont les intérêts. Parce que dans vos reportages, on voit que les Français s'inquiètent pour leurs enfants. Ces intérêts, c'est-à-dire combien ça nous coûte chaque année de payer pour qu'on nous prête de l'argent, dès aujourd'hui, dès maintenant, ils nous coûtent 80 milliards d'euros. Les milliards d'euros, personne ne comprend ce que ça veut dire…
Ce sont les intérêts qui nous coûtent autant tous les ans ?
En 2026, avec 80 milliards d'euros, plutôt que de les donner à ceux qui nous financent, on aurait pu construire 250 hôpitaux de proximité, plus 600 nouveaux collèges et lycées, plus 150 nouveaux commissariats. Pourquoi je vous parle d'hôpitaux, de collèges et de commissariats ? Parce que, dès aujourd'hui, le fait que les intérêts représentent autant d'argent, c'est autant de politiques publiques, d'investissements, d'écoles qu'on ne rénove pas, d'efforts de défense qu'on ne fait pas, et parce que dès aujourd'hui, cette charge d'intérêt nous étouffe. Pourquoi je vous dis ça ?
Mais donc, c'est hors de contrôle ? Quel adjectif vous mettriez sur cette dette ?
Ça doit nous réveiller. Collectivement, la classe politique aujourd'hui doit se réveiller, et la Cour des comptes alerte depuis des mois, des années, pour dire qu'il nous faut choisir. On ne peut pas attendre que le problème, que l'équilibre se fasse tout seul. Moi, le message que j'ai ce soir à vraiment partager avec nos concitoyens, c'est de dire trois choses. Une institution comme la Cour des comptes est là pour que, sur tous ces sujets qui ont l'air compliqués, nous remettions des faits. Des faits accessibles aux citoyens, des faits accessibles directement, et que nous sortions d'un débat d'initiés, un débat d'experts, un débat d'opinions, qui est fait de fake news, d'ingérences, de manipulations. Dans quelques mois, les citoyens ont à choisir pour quel candidat à la présidentielle ils veulent voter, il est très important que dans une démocratie, les faits leur soient donnés.
Donc, vous nous dites que c'est maintenant qu'il faut prendre des décisions, qu'on ne peut pas les reporter à quelques années plus tard ?
Exactement. Je vous dis que parce qu'il nous faut faire des choix maintenant, il faut que les citoyens soient informés maintenant de la réalité de ce que sont nos dépenses, de ce que sont nos recettes, des éléments où la Cour des comptes, chaque jour, fait des propositions sur ce qu'il nous faut réorganiser, ce qu'il nous faut réformer, et que nous ayons, après le temps des faits, le temps des choix. Et que ces choix, nous les tenions dans le long terme, que nous soyons persévérants. Je pense que la crise n'est pas garantie, je pense même qu'elle est tout à fait évitable. Mais elle est évitable à la seule condition que dans les prochains jours, vous voyez, un débat parlementaire commence. Ce débat ne doit pas être un débat de bataille de chiffres incompréhensibles. Ce doit être un débat vraiment démocratique que les Français doivent pouvoir comprendre en ayant accès aux faits. Et c'est ça que la Cour des comptes fait sur tous les sujets.
On va venir à vos propositions, mais d'abord peut-être sur les responsabilités. Pourquoi on en est là ? Emmanuel Macron a dit "Je ne regrette pas le quoi qu'il en coûte" la semaine dernière sur France 2 à propos du Covid. C'était une erreur ou alors est-ce qu'on n'a pas su l'arrêter à temps, faire les économies qu'il aurait fallu faire à côté ?
Si vous regardez ce que la Cour des comptes décrit, pas seulement depuis 5, 10 ou 20 ans, c'est qu'à chaque fois qu'il y a une crise, on met en place des mécanismes d'aide. Et la Cour des comptes a montré depuis des années qu'à chaque fois qu'on met des mécanismes d'aide, quand la crise s'arrête, on a beaucoup de mal à revenir en arrière, à réformer.
Ça a été le cas avec le Covid...
Et donc, ça a été le cas avec toutes les crises depuis les années 80. Notre dette, notre déficit, à chaque fois qu'il y a une crise, a finalement abouti à quoi ? À ce qu'on fasse des non-choix. Après la crise, on ne choisit plus. On continue de tout garder, de tout conserver, et en fait, arrive un moment où on ne peut plus tout payer.
Un tout petit mot vous concernant, vous avez été ministre du budget. Est-ce que vous dites, moi aussi, j'ai une petite part de responsabilité dans tout ça ?
J'assume toutes mes responsabilités. J'ai changé de responsabilités, aujourd'hui. Je ne suis plus là pour présenter un budget, je suis là pour informer les Français, leur donner tous les faits pour qu'ils puissent choisir. En revanche, j'ai une conviction, qui n'a pas changé. C'est que si nous n'arrivons pas à choisir depuis, vous avez dit, 1974. Si depuis 1974, nous avons un pays qui a considéré qu'il pouvait continuer à financer des dépenses sans avoir la richesse créée pour justement équilibrer nos dépenses et nos recettes, c'est parce que sur beaucoup de sujets, la classe politique n'a pas voulu choisir. Moi, je suis venue vous dire, et dire surtout à ceux qui nous regardent, que si la Cour des comptes a alerté depuis des années, elle n'a pas alerté dans le vide. Elle a alerté des hommes et des femmes politiques pour qu'ils choisissent. Et l'heure du choix, c'est maintenant, et ce sera le choix démocratique de la présidentielle dans quelques mois.
Les fonctionnaires, ils étaient aujourd'hui mobilisés pour dire : "On n'a pas assez de pouvoir d'achat, on a perdu de l'argent ces dernières années". Et quand je lis les rapports de la Cour des comptes, justement, on voit que quand on prend les primes, l'ancienneté, les promotions… Le tableau est assez différent. Vous dites, "le pouvoir d'achat des fonctionnaires a augmenté en moyenne de 16% entre 2012 et 2024". Est-ce qu'on peut se dire que les fonctionnaires ne sont pas à plaindre, quand lit le rapport de la Cour ?
J'ai été ministre de la fonction publique il y a quelques années. Les fonctionnaires, les agents publics, ceux et celles qui font vivre nos services publics tous les jours, sont ceux dans notre pays qui sont le plus sujets aux fake news.
Donc, les syndicats, quand ils disent : "On a perdu du pouvoir d'achat", c'est une fake news ?
Vous savez, on entend beaucoup, "les fonctionnaires retraités ont des retraites très généreuses, beaucoup plus que dans le secteur privé, voilà bien un poste sur lequel on peut faire des économies." La Cour des comptes, il y a deux jours, montre très factuellement que ce n'est pas le cas, que là aussi il faut remettre des faits dans le débat, et il faut donner à ceux qui doivent choisir, et au débat public en général, au débat démocratique, les éléments que vous avez partagés : où est-ce que potentiellement il y a des choses à changer, où est-ce qu'il y a des mensonges, où est-ce qu'il y a des fake news. Et donc, sur les fonctionnaires, vous savez, ils sont les premiers à voir nos services publics être étouffés par la charge d'intérêts.
Et dégradés, on le voit notamment à l'hôpital…
Exactement. Et donc qu'est-ce que la Cour des comptes dit depuis des années ? Que nous n'avons pas à faire des coupes sombres, nous n'avons pas à faire des choix arbitraires, nous avons à regarder dans le détail ce qui doit être réformé, ce qui doit être transformé. Le sujet des fonctionnaires appelle comme tous les autres à ce que nous remettions des faits dans le débat.
Cliquez sur la vidéo pour regarder l'entretien en intégralité.
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