Frank Jay Gould : l’Américain à qui Juan-les-Pins doit tout
Tout commence par une lune de miel. En avril 1925, Frank Jay Gould, héritier de l’empire familial ferroviaire aux États-Unis, débarque sur la Côte d’Azur avec sa nouvelle épouse, Florence Lacaze. Invité à l’inauguration du casino d’Édouard Baudouin, le couple américain flashe instantanément sur Juan-les-Pins.
À l’époque, la saison d’été n’intéresse personne - sauf Antoine Sella [qui rachète la Villa Soleil, en 1887, et ouvre le Grand Hôtel du Cap, en 1889, N.D.L.R.] qui flaire déjà le coup. La Riviera ne vit que l’hiver.
Mais Frank Jay Gould, lui, sait que le monde va s’y donner rendez-vous. « Immédiatement, le couple se dit qu’il y a quelque chose à faire, raconte Nathalie Aguado, biographe. Ils s’installent donc à la villa La Vigie et Gould passe à l’offensive. »
Son premier projet ? Racheter le Grand Hôtel du Cap (le futur Eden Roc) à Antoine Sella. Mais le propriétaire refuse net. Qu’à cela ne tienne : si le milliardaire essuie un refus, il va bâtir son propre royaume.
Photo collection Nathalie Aguado
L’alliance stratégique : la naissance de « La Gauloise »
Pour régner sur la station, Frank Jay Gould sait qu’il doit s’allier avec l’autre homme fort du moment : Édouard Baudouin. « Gould pouvait écraser n’importe qui, personne ne pouvait lui refuser une association », précise l’auteure et conférencière. « Ensemble, ils montent une société immobilière baptisée La Gauloise. Évidemment, la part du lion est pour Frank Jay Gould, qui s’arroge les trois quarts du capital. »
L’objectif de cette alliance ? Bâtir un hôtel gigantesque pour que le casino de Baudouin puisse accueillir une clientèle haut de gamme.
Le Provençal : un palace sorti de nulle part
En 1927, Le Provençal sort de terre. Un colosse art déco de 290 chambres destiné à devenir le cœur battant de la station. Pour son hôtel, Gould voit grand, très grand. Il ne fait pas les choses à moitié : il mobilise des tirailleurs malgaches pour tracer le boulevard Wilson et désenclaver le secteur. La dynamique du lieu doit converger vers son palace.
« C’est vraiment lui qui a la vision », souligne Nathalie Aguado. « Il ne crée pas seulement un hôtel. Il achète des immeubles, des pensions, et possède la plupart des boîtes de nuit. Il impose une vraie signature festive. »
photo archives municipales d’Antibes
Une déflagration face à Cannes et Monaco
Le succès est immédiat. Juan-les-Pins devient the place to be. Les grands de ce monde s’y bousculent : Charlie Chaplin, André Citroën, puis les monstres sacrés du jazz, de Dizzy Gillespie à Miles Davis. C’est aussi ici que naît le ski nautique, lancé par Léo Roman que « Frank Jay Gould fait venir ».
Pendant ce temps, les stations voisines dorment en observant le train passer. « C’est une explosion, une déflagration ! Cannes n’a rien vu venir, Monte-Carlo non plus. Juan-les-Pins était irrattrapable. Une écrivaine de l’époque écrivait même à son éditrice qu’elle plaignait Cannes tellement la ville était vide à côté ! »
L’héritage d’un bâtisseur obstiné
Frank Jay Gould restera lié à sa création jusqu’à son dernier souffle en 1956. Un homme brillant et discret qui avancera même 40 millions sans intérêt à la ville après la guerre pour replanter la Pinède.
Aujourd’hui, que reste-t-il de cette folle époque ? Le Provençal, la Pinède-Gould, et un empire intemporel. Le mot de la fin revient à un article de L’Aurore de 1953, que Nathalie Aguado garde précieusement : « À vrai dire, Juan-les-Pins doit tout à Gould. S’il boucle ses valises, Juan-les-Pins ferme ses portes. »
Un bâtisseur sur la Côte
On ne doit pas que Juan-les-Pins à Frank Jay Gould. L’Américain, du genre à vouloir écrire l’histoire, a également marqué de son empreinte Nice. Partie prenante de la construction du Palais de la Méditerranée à Nice, il envisage ce nouvel établissement comme un lieu phare pour les noceurs. Autre réalisation, qui aujourd’hui n’est plus d’actualité : l’hôtel du Mont Mounier à Beuil. Le palace ouvert en 1932 n’a pas résisté à une faillite et à l’occupation. Le bâtiment, changé, est toujours debout. Ce sont désormais des appartements qui font vivre les murs.