Steven Lang : « Barthez m'a menacé après ma Panenka »

Passé notamment par Neuchâtel Xamax, Lausanne, Grasshopper, Saint-Gall ou encore Servette, Steven Lang (bientôt 39 ans) a fait les beaux jours de la Super League dans les années 2010. Six ans après avoir raccroché ses crampons, le virevoltant ailier, désormais agent de joueurs, revient sur sa carrière pour un nouvel épisode "Dans le rétro". Avec de belles anecdotes et un regard lucide sur le foot suisse.

RTSsport.ch: Steven Lang, de vos 16 ans de carrière, quelle est l'image que vous retenez en premier lorsque vous jetez un coup d'oeil dans le rétroviseur?

STEVEN LANG: Il s'agit forcément de mes premiers matches en pro, avec Neuchâtel Xamax, qui forment l'aboutissement d'un parcours entamé gamin, la récompense de tout le travail fourni pour en arriver là, des choix effectués, comme celui de partir de chez moi à l'âge de 12 ans pour rallier le centre de formation de l'ASF à Payerne, puis d'être allé à Nantes à l'âge de 16 ans...

RTSsport.ch: Etait-ce une évidence pour vous de partir si jeune à l'étranger?

STEVEN LANG: Oui, car à l'époque les clubs ne venaient pas prendre en masse des joueurs à l'étranger. Donc s'ils les courtisaient, c'est qu'ils étaient sûrs d'eux. Je rappelle que Nantes était à l'époque le meilleur centre de formation de l'Hexagone. Même si mon choix n'a pas été forcément bien vu en Suisse, je n'ai pas hésité. Et c'est paradoxal, car aujourd'hui, je suis plutôt de ceux qui conseillent à leurs protégés de rester quelques années de plus ici pour s'imposer avant de faire le grand saut.

Plus jeune, je n'ai pas hésité à rejoindre le FC Nantes, et c'est paradoxal, car aujourd'hui je suis plutôt de ceux qui conseillent à leurs protégés de rester quelques années de plus ici pour s'imposer avant de faire le grand saut

RTSsport.ch: Vous y avez aussi côtoyé des joueurs talentueux, comme Dimitri Payet, mais aussi un champion du monde, Fabien Barthez, qui tirait ses dernières cartouches dans une atmosphère assez nauséabonde...

STEVEN LANG: Oui, vous avez bonne mémoire! Lors de ma dernière saison à Nantes, nous avions coutume de faire des oppositions tous les mercredis entre les remplaçants et les titulaires, au Stade de La Beaujoire. Un jour, j'obtiens un penalty en fin de match. Tous les anciens me disent d'aller le tirer. J'ai encore toutes les images en tête; je me présente devant Barthez et je tente une "Panenka", qui file juste au-dessus de la barre et s'écrase sur le filet supérieur. Je vais ensuite me remplacer et je m'aperçois qu'il n'y a plus un bruit autour de moi. C'est un silence de cathédrale, comme si le temps s'était arrêté. J'entends juste que quelqu'un court derrière moi. C'était Barthez, qui m'a alors pris par le cou et a tenté de me mettre à terre. "Je suis champion du monde et champion d'Europe, donc tu ne me fais plus jamais ça", m'a-t-il lancé avant de m'insulter... Il considérait mon geste comme de l'insolence, alors que j'étais seulement insouciant. Barthez, c'était un grand pro, mais pas vraiment un mec sympa. Il détestait les jeunes.

RTSsport.ch: A défaut d'avoir trompé Barthez, vous avez mis quelques jolis buts au cours de votre carrière. Lequel retenez-vous?

STEVEN LANG: Beaucoup de gens me parlent encore d'une frappe de loin, avec Servette contre Bâle. Sans doute parce que c'était le grand FCB en face et que je l'avais inscrite en plein Parc Saint-Jacques. Mais je considère pour ma part qu'un but inscrit avec Lausanne contre Thoune (ndlr: le 14 avril 2012), au bout d'une action où je slalome et efface plusieurs adversaires, était bien plus beau. Surtout qu'il reflétait davantage mon jeu, qu'il me correspondait plus.

>> Son plus beau but, à voir ici

Sport dernière

Sport dernière / 42 min. / le 14 avril 2012

RTSsport.ch: Cela correspond-il également à un moment de votre carrière où vous vous sentiez très fort?

STEVEN LANG: Totalement! J'ai eu cette période à Lausanne et aussi lors de mon deuxième passage à Grasshopper, lorsqu'on termine 2e du championnat (ndlr: saison 2013/2014). J'évoluais en tant que joker, mais je me sentais tellement bien. Dommage que je n'aie pas affiché la même mentalité lors de mon premier passage à GC... Je marchais énormément à la confiance, j'avais besoin de sentir les gens derrière moi. Avec le recul, je me demande parfois pourquoi j'accordais tant d'importance à certaines choses.

RTSsport.ch: A contrario, quel moment a-t-il été le plus dur?

STEVEN LANG: Ma fin de carrière a été assez horrible. J'étais titulaire à Servette, puis je me suis blessé à un genou. Lorsque je suis revenu, l'entraîneur (ndlr: Alain Geiger) m'a mis au placard. Je n'étais plus rien. Heureusement que cela m'est arrivé à 32 ans et pas au début de ma carrière, car je ne sais pas comment j'aurais réagi.

Steven Lang a achevé sa carrière au Servette FC, où il a connu de bons moments avant une fin en queue de poisson. [KEYSTONE - SALVATORE DI NOLFI]
Steven Lang a achevé sa carrière au Servette FC, où il a connu de bons moments avant une fin en queue de poisson. [KEYSTONE - SALVATORE DI NOLFI]

RTSsport.ch: De tous les joueurs avec lesquels vous avez évolué, lesquels vous ont fait la plus forte impression?

STEVEN LANG: Dimitri Payet, que j'ai côtoyé au centre de formation de Nantes et avec qui je m'entendais très bien, avait tout pour lui. Déjà en jeunes, on sentait qu'il était d'un autre niveau. Il y a eu Ricardo Cabanas, aussi, un joueur d'une classe folle. Ainsi que Munas Dabbur, un vrai "top joueur", très fort (ndlr: l'Israélien de GC est ensuite passé par RB Salzbourg, Séville et Hoffenheim, notamment).

RTSsport.ch: Parmi ceux que vous avez affrontés, lesquels vous ont épaté?

STEVEN LANG: J'ai affronté une fois Liverpool en match amical et Fernando Torres était vraiment au-dessus du lot. Je pourrais également citer Mohamed Salah mais, pour être franc, je ne le trouvais pas si incroyable à Bâle. Il a vraiment pris une autre dimension ensuite. J'ai également beaucoup aimé Carlitos, l'ailier du FC Sion.

RTSsport.ch: Vous avez connu pas mal de coéquipiers différents. Lesquels étaient les plus fous?

STEVEN LANG: Il y avait Carlos Varela, bien sûr, qui avait besoin d'avoir du monde contre lui pour mieux jouer. Il se nourrissait de cela. On a besoin de joueurs comme lui, qui ont du caractère. Everson, que j'ai connu à Neuchâtel Xamax (ndlr: saison 2007/2008), était assez fou, aussi. Parmi les forts caractères, impossible de ne pas citer Pascal Zuberbühler. Lui, il ne fallait pas l'emmerder...

Je serai éternellement reconnaissant envers Gérard Castella pour tout ce qu'il a fait pour moi. Humainement, c'est un mec en or.

RTSsport.ch: Et les plus drôles?

STEVEN LANG: Je pense à Dimitri Payet, avec qui j'ai été formé à Nantes. On était un peu pareils, on aimait bien provoquer, déconner. Mais je crois que dans ce registre, le plus drôle reste Christopher Routis, qui a été mon coéquipier à Servette. Lui, il était exceptionnel!

RTSsport.ch: Quel est l'entraîneur qui vous a le plus marqué?

STEVEN LANG: Gérard Castella! Je lui serai éternellement reconnaissant de tout ce qu'il a fait pour moi. Je l'ai connu chez les jeunes en équipe de Suisse, puis il m'a suivi tout au long de mon époque nantaise avant de me faire venir à Neuchâtel Xamax. Je ne serais pas revenu en Suisse si ce n'avait pas été lui l'entraîneur! Humainement, c'est un mec en or. Je me sentais pousser des ailes en sentant sa confiance. Parmi les autres coaches qui m'ont marqué, je dois parler de Martin Andermatt, qui m'a donné les clefs du jeu à Aarau alors que je n'avais que 22 ans et Jeff Saibene, que j'ai côtoyé à Saint-Gall. Mais le meilleur entraîneur que j'ai eu de toute ma carrière a été Murat Yakin (ndlr: sous les ordres duquel il a évolué à Schaffhouse). Il n'y a pas photo; il était une classe au-dessus de tous les autres. C'était le must du must.

Murat Yakin, coach à succès de l'équipe de Suisse, est, selon Steven Lang, le meilleur entraîneur qu'il ait connu. [KEYSTONE - PETER KLAUNZER]
Murat Yakin, coach à succès de l'équipe de Suisse, est, selon Steven Lang, le meilleur entraîneur qu'il ait connu. [KEYSTONE - PETER KLAUNZER]

RTSsport.ch: Quelle a été la plus belle rencontre de votre carrière?

STEVEN LANG: Paradoxalement, on rencontre plein de gens dans les vestiaires, mais au moment de raccrocher les crampons, on n'a pas vraiment d'amis dans ce milieu. J'ai beaucoup de copains, oui, mais de vrais amis... il n'y en a qu'un, Yannis Tafer (ndlr: ex-Lyon, Toulouse, Lausanne, Saint-Gall, Neuchâtel), avec qui j'ai joué à Saint-Gall.

RTSsport.ch: Avez-vous des regrets quant à votre carrière?

STEVEN LANG: Pas vraiment. Mais parfois je me dis que je n'aurai pas dû aller jouer un match avec la réserve du FC Nantes à la veille de la reprise de la Ligue 1, en 2007. J'avais fait toute la préparation avec le groupe pro, j'allais être sur la feuille de match pour la première journée, mais Payet et moi sommes allés renforcer la réserve pour l'entame de l'exercice. A quelques minutes de la fin, je pars seul au but et je me fais défoncer sur un tacle. Verdict: cheville en vrac et 4 mois d'arrêt. J'avais manqué le train... Cela étant, comment pourrais-je avoir des regrets? J'ai vécu mon rêve pendant 17 ans. Chaque jour je me levais en me disant que mon travail était d'aller exercer ma passion...

RTSsport.ch: Quelle personne issue du milieu du foot ne souhaiteriez-vous pas revoir?

STEVEN LANG: Normalement, on tourne vite les pages, on oublie les accrochages, les conflits. Je n'ai aucun problème avec qui que ce soit. Sauf avec Josef Zinnbauer, qui m'a entraîné à Saint-Gall. Lui, honnêtement, c'était un fou! Il était tout simplement scandaleux. Il criait tout le temps, il cherchait en permanence à provoquer ses joueurs, à se les mettre à dos. Et forcément, quiconque lui répondait finissait "à la cave". C'est le pire entraîneur que j'ai connu.

Joe Zinnbauer, un coach que Steven Lang n'a pas du tout apprécié. [KEYSTONE - GIAN EHRENZELLER]
Joe Zinnbauer, un coach que Steven Lang n'a pas du tout apprécié. [KEYSTONE - GIAN EHRENZELLER]

RTSsport.ch: Aviez-vous un rituel et/ou des superstitions durant votre carrière?

STEVEN LANG: J'avais un porte-bonheur que je gardais toujours sur moi avant les matches et j'ai eu les mêmes protège-tibias tout au long de ma carrière. Je mettais toujours ma chaussure gauche en premier. Simplement car une fois, chez les jeunes, j'avais procédé ainsi et j'avais mis un triplé dans la foulée. Donc j'ai continué de le faire. Mais je n'ai plus jamais mis de triplé (il se marre).

RTSsport.ch: On se souvient que vous avez disputé quelques derbies lémaniques et quelques derbies zurichois assez chauds, avec parfois des prises de tête sur le terrain, mais on sait, aussi, que les joueurs opposés le week-end étaient parfois copains la semaine ou même dans l'heure qui suivait le match...

STEVEN LANG: Tout à fait! C'est aussi ce qui faisait le charme des derbies de l'époque. On se rendait coup pour coup sur le terrain. C'étaient nonante minutes sans cadeau. Alors qu'on sortait parfois ensemble le week-end ou qu'on allait boire des cafés la semaine. On donnait tout sur le terrain, car nous étions plusieurs à nous identifier pleinement à notre club, mais en dehors, on se respectait. Sans vouloir jouer les vieux cons, j'ai le sentiment que cette notion a disparu aujourd'hui. Les derbies, en Suisse, ne représentent plus grand-chose. Aujourd'hui, les jeunes ne s'identifient plus vraiment à Servette, Lausanne, Sion, GC ou Zurich. Eux, depuis gamins, ne rêvent que du Barça, du Real, du Bayern...

Arnaud Cerutti