Rail Baltica: un projet de train stratégique face à la Russie
Itinéraires incontournables pour les voyageurs comme pour le transport de marchandises, les réseaux ferroviaires relient non seulement des pays, mais permettent aussi aux Etats de marquer leur souveraineté. Le projet Rail Baltica vise ainsi à construire une nouvelle ligne à grande vitesse pour intégrer pleinement les pays baltes au réseau européen.
Avec près de 900 kilomètres de voies ferrées, Rail Baltica est le plus important projet de ligne à grande vitesse en Europe. Un chantier gigantesque qui a pour objectif de relier Varsovie, en Pologne, à la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie.
Même si ces trois pays ont intégré l’Union européenne en 2004, le réseau ferroviaire balte utilise actuellement encore l'écartement des rails de type russe (1520 mm), hérité de l'ère soviétique, ce qui le rend incompatible avec l'écartement standard européen (1435 mm), utilisé dans la plupart des autres pays de l'Union européenne.
"Le ferroviaire est leur dernière dépendance à la Russie. Ils ont changé leur système électrique il y a quelques mois. Maintenant, ils attendent Rail Baltica pour permettre une connexion directe avec le reste de l'Union européenne", précise dans Géopolitis le journaliste et auteur de 'Géopolitique du rail' Antoine Pecqueur, qui suit de près ce projet.
Le chemin de fer est un outil de connexion pour les passagers et les marchandises, mais aussi, tout particulièrement dans le contexte de la guerre en Ukraine, un outil militaire. "Parce qu'évidemment, aujourd'hui, l'Otan développe sa présence sur ce flanc [est de l’Europe, ndlr]. Face aux tensions géopolitiques, le train est un outil central, stratégique."
Grosse facture et délais
La date d’achèvement complète de la ligne était initialement prévue pour 2026, puis repoussée à 2030. Mais des délais s’annoncent: "En 2030, à mon avis, ce ne sera pas prêt intégralement. Le scénario le plus crédible, c'est qu'il y ait différentes portions de la ligne qui seront mises déjà en activité à ce moment-là", estime Antoine Pecqueur.
Actuellement chiffrée à 24 milliards d'euros, la facture du projet Rail Baltica a déjà beaucoup augmenté par rapport à ses débuts. Financé à 85% par l'Union européenne, les 15% restants sont censés être pris en charge par les Etats baltes, qui ont dû en parallèle augmenter leur budget de défense en réponse à l'évolution de la situation sécuritaire en Europe.
"Est-ce que l'Union européenne, qui finance déjà énormément, est prête à davantage mettre au pot pour ce projet? Les pays baltes l'attendent: ils ne peuvent pas mettre davantage. Ce sont de petits pays, et ce chantier est majeur […] Quand on voit l'enjeu, la question ukrainienne, combien le train est essentiel et combien cette partie-là est plus que jamais au cœur des tensions, on peut penser que oui. Mais les négociations vont être ardues d'un point de vue budgétaire. La balle, aujourd'hui, est dans le camp de l'Europe", conclut Antoine Pecqueur.
Natalie Bougeard
Propos recueillis par Laurent Huguenin-Elie