Et si Johan Cruyff vivait à la Renaissance ? Quand le peintre Louis Accard marie art sacré et ballon rond
Johan Cruyff en noble du XVe siècle italien, faciès cireux, drapé dans une étoffe orange à deux bandes. À hauteur du regard, un ballon à la feuille d'or. « Il a une gueule qui se prête à l'art sacré », signale Louis Accard face au chevalet posé à l'entrée de son atelier parisien. Le mélange des genres et des époques appâte l'oeil. Le tableau intrigue.
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Tout comme la démarche d'un peintre pas encore trentenaire qui s'empare d'« une icône du football célébrée par les initiés pour son apport au jeu » depuis les années 1970 et le transporte en plein Quattrocento, le siècle de la première Renaissance marqué par une vive effervescence artistique, de Florence à Rome via Venise, Milan et Sienne. Mais l'anachronisme paraît tout de suite moins inattendu quand l'intéressé raconte que l'Olympique Lyonnais est une affaire de famille et que, dans sa peinture, il souhaite « confronter la matière sacrée et les sujets profanes, ordinaires comme le foot ».
L'aura mythique accordée à certains joueurs
Enfant, le fan Louis Accard portait les maillots de Grégory Coupet et de Juninho. Il fréquentait aussi l'excellent musée de Grenoble dans les pas de sa grand-mère. L'endroit a joué un rôle important. « Une sorte d'entrée dans les arts visuels. Mais, dans mon milieu, plutôt populaire, l'art contemporain restait une bizarrerie. »

Destiné à travailler dans les Jeux vidéo, Louis Accard - fan de l'OL - a bifurqué vers la peinture. (Piero Markarian/L'Équipe)
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Toujours familier du stade Gerland puis du Groupama Stadium, il entreprend des études supérieures de dessin à l'école Émile-Cohl à Lyon. « Grâce aux allers-retours entre le stade et les musées, je me nourrissais des correspondances entre les codes de chaque lieu. »
Dans l'histoire du football, sa portée sociale et son iconographie, le jeune homme visualise une matière essentielle d'inspiration. En particulier, « une réminiscence du sacré », très sensible dans les transes collectives vécues par les supporters, dans l'attachement des ultras au blason (aux armoiries) de leur club, à l'aura mythique accordée à certains joueurs.
« Du foot émergent des icônes laïques, des personnages qui deviennent sacrés »
Louis Accard, artiste peintre
« Le foot crée de grands récits héroïques d'où émergent des icônes laïques, des personnages qui deviennent sacrés », dit celui qui a scotché une photo de Zinédine Zidane sur la porte de son lieu de création. Louis Accard cite aussi le cortège de fans quasi idolâtres qui s'est formé lors des adieux de Jean-Michel Aulas à la tête de OL, « ça ressemblait à une procession religieuse » digne de celles dédiées à la Vierge en Espagne.
Par ses études, le Grenoblois était destiné à travailler dans la conception de jeux vidéo, la production audiovisuelle ou l'animation. Il a renoncé. Vraiment pas envie de travailler dans « une industrie en manque de sens qui me déposséderait du vrai point de vue que je voulais insuffler à mon travail », explique celui qui s'est formé à la restauration de tableaux. « Donc, en 2023, je me dis que je n'ai pas d'autre issue que de faire de l'art. »

Louis Accard s'est inspiré des Primitifs flamands pour élaborer ses oeuvres. (Piero Markarian/L'Équipe)
Ce qui le renvoie quatre ans plus tôt à la visite de la cathédrale Saint-Bavon de Gand. « J'ai été pris au dépourvu ! » Devant lui, dans des odeurs d'encens, apparaît L'Agneau mystique, le retable peint par les Primitifs flamands Hubert et Jan Van Eyck (1432). Il scrute le chef-d'oeuvre de longues minutes, muet, pris dans un choc intime alors que « cet art me dérangeait, n'ayant pas les codes de l'esthétique chrétienne qui est quand même très violente ».
De cette fascination sont nés le portrait de Johan Cruyff mais aussi la toile Freekick où trois hommes à visage de martyr forment un mur de coup franc. « Ils portent un maillot à damiers, un motif courant dans la peinture sacrée du XIVe siècle. Je voulais quelque chose qui soit à cheval entre la stylisation religieuse médiévale et une action de football réaliste. »
Le tableau Héraldique no4 Liverpool, lui, montre un lad anglais, supporter des Reds, en cape rouge parsemée de liver birds (oiseau mythique symbole de la ville et du club) à la feuille d'or.
« Tous les sujets devraient être traitables par l'art. Il faut jeter des ponts entre les sphères culturelles »
Louis Accard, artiste peintre
« Sous une arche, ce qui est une caractéristique notable chez les Primitifs flamands », précise l'auteur, convaincu que le traitement du sport le plus universel devrait soulever des questions plus vastes sur la place de la culture populaire dans l'art contemporain.
Le grand fan de Karim Benzema et Rayan Cherki, « symboles de la persistance de l'improvisation », n'a-t-il pas entendu des confrères lui conseiller de cesser de peindre le foot « car les gens qui achètent de l'art n'achètent pas ça » ?

L'oeuvre « Freekick » où trois hommes à visage de martyr forment un mur de coup franc. (Piero Markarian/L'Équipe)
À l'entendre, ce mépris du microcosme artistique français s'atténue peu à peu mais il subsiste. Louis Accard l'a plusieurs fois pris de face ces dernières années.
« Sans doute parce qu'il s'adresse surtout aux milieux populaires. Tous les sujets devraient être traitables par l'art. Il faut jeter des ponts entre les sphères culturelles. » Pour une exposition prévue en 2027, il s'intéressera à la solitude au travail.