ENTRETIEN. Visite de Léon XIV à Lourdes : "C'est très douloureux" Écarté de la rencontre avec le pape, le collectif des victimes de Bétharram regrette une "occasion ratée"
l'essentiel Écarté de la rencontre avec Léon XIV et des victimes de violences sexuelles dans l'Église, Alain Esquerre regrette "une occasion ratée" comme il le confie à "La Dépêche du Midi". Le fondateur du collectif des victimes de Bétharram voulait profiter de la venue du pape à Lourdes pour lui présenter des propositions concrètes et pousser l'Église à agir.
Alors que le pape est attendu à Lourdes les 26 et 27 septembre, une rencontre à huis clos est prévue avec sept victimes de violences sexuelles dans l’Église. Le collectif des victimes de Bétharram avait lui aussi demandé une audience, sans obtenir de réponse favorable. Son fondateur, Alain Esquerre, explique ce qu’il souhaitait porter auprès du souverain pontife et pourquoi il regrette ce choix.
La Dépêche du Midi : Pourquoi souhaitiez-vous être reçu par le pape à Lourdes ?
Alain Esquerre : C'était important pour nous de porter auprès du pape la parole et les propositions du collectif. Nous avions déjà demandé une audience en juillet 2025 pour l’alerter sur le scandale de Bétharram, puis nous avons renouvelé cette demande en juin lorsque nous avons appris qu’il allait venir à Lourdes. Cela nous semblait d’autant plus pertinent que nous sommes à l’origine du MeToo de l’enseignement catholique en France, que Bétharram est proche de Lourdes et que notre collectif compte 200 victimes.
Mais personnellement, je n’avais pas prévu de rencontrer le pape. Si notre demande avait été acceptée, je souhaitais envoyer une délégation et mettre en avant d’autres victimes : notamment des personnes chrétiennes, heurtées dans leur foi par ce qu’elles ont subi, mais aussi des victimes qui ne sont pas catholiques et qui auraient pu porter une autre parole auprès de lui. C’est cette diversité de voix que nous voulions faire entendre.
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Qu'auriez-vous voulu que cette délégation dise à Léon XIV ?
Beaucoup de choses. D'abord lui présenter des propositions concrètes pour éviter que ces violences ne se reproduisent, comme la formation des prêtres sur la prévention des violences physiques et sexuelles. Mais plus largement, exhorter l'Église à agir.
Ce que les victimes demandent, c’est la non-reconduction des crimes qu’elles ont elles-mêmes subis. Elles savent qu’elles ne pourront pas réparer le passé, mais souvent elles veulent agir pour que d'autres ne revivent pas ce qu'elles-mêmes ont vécu. Il faut permettre à celles qui le souhaitent de devenir des acteurs de la prévention dans l’Église.
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Sept victimes seront malgré tout reçues. Attendez-vous quelque chose de cette rencontre ?
Pas vraiment. Je crois que le fait de ne pas avoir été reçus est déjà une réponse. Dans une logique de respect des victimes, nous n'aurions même pas dû avoir à demander une audience. On aurait pu nous contacter en disant : "Le pape vient à Lourdes, souhaitez-vous le rencontrer pour lui présenter vos propositions ?"
Là, on reste dans une logique où la victime doit quémander quelque chose. Nous pensions peut-être naïvement que l'Église était en train de se réformer et de changer, mais nous nous sommes trompés. Aujourd'hui, je considère qu'il s'agit encore d'une occasion ratée et que l'Église ne s'empare pas vraiment du problème.
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À votre avis, pourquoi ?
Je crois que l'Église n'est tout simplement pas prête. Elle a peur de toutes les casseroles qu’elle traîne et reste beaucoup dans la compassion envers les victimes, sans réussir à aller au-delà. On nous dit en quelque sorte : "On vous a entendus, on sait ce qu’il s’est passé, maintenant passons à autre chose."
Mais justement, nous ne demandons que ça, de passer à autre chose. Simplement, pour y parvenir, il faut mettre en place des protocoles et des organes de gouvernance qui empêchent que ce type d’affaires se reproduise. Il faut sensibiliser les enfants, former les enseignants, les éducateurs, les clubs de sport et évidemment les prêtres. Les victimes peuvent aussi participer à ce travail. Aujourd’hui, j’ai plutôt le sentiment que nous sommes considérés comme un problème pour l’Église, alors que nous pourrions faire partie de la solution.
Rencontrer le pape à Lourdes aurait-il pu faire changer les choses ?
Ce qui est certain, c’est que cela aurait envoyé un signal très fort. Cela faisait longtemps qu’un pape n’était pas venu à Lourdes et cette visite avait une portée symbolique importante. On aurait pu imaginer les collectifs réunis autour de lui, avec un pape prenant publiquement la mesure de ce qui s’est passé et s’engageant à travailler avec les victimes pour éviter que de tels faits se reproduisent.
Si nous nous tournons aujourd’hui vers le pape, c’est aussi parce qu’il représente une forme de dernier recours face au manque d’actions concrètes de l’Église de France. C’était un peu notre "dernière cartouche". Ne pas pouvoir profiter de sa venue à Lourdes pour porter cette parole collectivement est très douloureux.