ENTRETIEN. Guerre en Ukraine : "Zelensky lance son va-tout, mais il sait que Trump ne lui donnera pas ses missiles Patriot", analyse Nicolas Tenzer
l'essentiel Alors que Volodymyr Zelensky réclame aux États-Unis 5 % de leur stock de missiles antiaériens pour tenir l'hiver et si possible 10 % pour détruire tous les missiles balistiques russes, l'analyste géostratégique Nicolas Tenzer, auteur de l'essai "Notre Guerre", fait le point sur les rapports de force entre Washington, Kiev et Moscou.
Zelensky affirme que 5 % du stock américain d'intercepteurs Patriot suffiraient à l'Ukraine pour passer l'hiver. Que révèle cette demande sur l'état de ses défenses aériennes ?
Nicolas Tenzer : Le président ukrainien lance un va-tout : la situation est très difficile, mais il sait sans doute que Trump ne lui donnera pas ces missiles. Il prend surtout l'opinion publique américaine à témoin, à l'approche des mid-terms, car elle reste pro-ukrainienne alors que Trump, lui, penche clairement du côté russe.
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Sur le fond, les stocks américains ont réellement été affaiblis, en grande partie gaspillés contre l'Iran : en cinq jours de cette guerre, Washington a utilisé plus de missiles Patriot qu'en trois ans en Ukraine, pour abattre de simples drones.
Peut-on se fier aux chiffres avancés, autour de 700 à 800 missiles disponibles ?
Les experts eux-mêmes divergent, je ne trancherai pas. Mais même avec 800 missiles en stock, s'ils n'en cèdent que quarante, ce sera insuffisant, même si ce sera toujours mieux que rien. Je pense qu'ils ne le feront pas : il y a trop de collusion entre l'administration Trump et la Russie.
Kiev mise donc aussi sur sa propre industrie, avec le missile Flamingo ?
Oui, et c'est un axe essentiel. C'est ce que dit pour Politico Iryna Terekh, la dirigeante de Firepoint, l'entreprise ukrainienne de missiles. Le Flamingo est déjà opérationnel.
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Deux autres familles sont en préparation : des missiles antimissiles, qui seront essentiels pour la défense aérienne, et des missiles balistiques destinés à frapper plus loin en Russie. Sur ce terrain, je fais davantage confiance à la capacité industrielle ukrainienne qu'à celle des Européens.
L'Europe est-elle en mesure de prendre le relais si Washington limite ses livraisons ?
Elle en est capable à terme, à condition de le vouloir. La coalition antimissile lancée le 13 juillet à Paris, avec neuf pays européens, montre une vraie prise de conscience. Mais nous payons un retard lourd : il aurait fallu accélérer, dès le début de la guerre totale, la production des systèmes SAMP/T et des missiles Aster.
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Ce n'est pas la faute des industriels, qui dépendent des commandes publiques, mais d'un manque de vision politique à moyen terme. Croire qu'on pourra fournir à l'Ukraine des stocks suffisants d'ici deux ou trois mois relève de l'illusion.
Comment analysez-vous la position de Donald Trump, qui dit vouloir la paix tout en maintenant la pression sur les deux camps ?
Trump n'a pas de stratégie claire et définie. Il y a eu l'idée d'obtenir le prix Nobel de la paix en arrêtant la guerre en un jour, puis les tractations menées par Steve Witkoff et Jared Kushner, davantage tournées vers les affaires avec Moscou que vers la diplomatie. Il refuse toujours de désigner clairement un agresseur et un agressé, contrairement aux Européens, qui perçoivent que l'Ukraine constitue leur première ligne de défense.
Après quatre ans de guerre, quelle issue vous paraît réaliste ?
Je ne vois aucune concession envisageable, notamment sur les territoires occupés, où des populations entières sont victimes d'exactions et où des enfants sont enrôlés de force. La seule issue reste une victoire militaire ukrainienne et un affaiblissement durable de la Russie. Un cessez-le-feu sans cela ne ferait que permettre à Moscou de se réarmer avant de reprendre l'offensive en Ukraine, puis potentiellement au-delà.