ENTRETIEN. Colère des lycéens, et maintenant ? Salaires des profs, places à la fac... Deux économistes proposent un plan à 12 milliards d'euros pour "reconstruire l'éducation"
l'essentiel Deux économistes, spécialistes de l'éducation présentent un vaste plan pour "Reconstruire l'éducation". Des propositions qui entrent en résonance avec les revendications des lycéens. D'ailleurs, le montant de l'enveloppe nécessaire à remettre l'école sur pied est quasiment le même du côté des expertes que de celui des syndicats lycéens. Réformes, financements, retombées économiques, nous avons discuté de ce plan à 12 milliards d'euros avec sa coautrice, Elise Huillery, entretien.
Elise Huillery et Romane Paris, deux économistes ont élaboré un plan pour remettre l'éducation sur pieds. Nous en avons discuté avec la première, professeure d'économie à l'Université Paris-Dauphine et à l'École Normale Supérieure.
La Dépêche du Midi : Pourquoi ce plan, maintenant ?
Elise Huillery : Parce qu'on savait qu'on rentrait dans une année où les programmes présidentiels allaient être élaborés et discutés. On a pensé que c'était un bon moment pour faire la synthèse de ce qu'on savait sur l'éducation.
Entre-temps, les lycéens se sont emparés de ces problématiques, ça vous a surpris ?
Nous, nous le voyons grâce aux données de la statistique publique, eux, simplement sur la base de leur quotidien. C'est un moment où les données statistiques publiques rejoignent le ressenti des lycéens, et c'est très intéressant.
À lire aussi : ENTRETIEN. Blocage des lycées : "Le sous-investissement dans l'éducation : tôt ou tard, ça se paye !" Lycées, canicule, budget... Carole Delga tape du poing sur la table
Peut-on établir un parallèle entre le décrochage des résultats scolaires et la baisse des financements ?
En 2022 et 2025, la France enregistre une chute des apprentissages bien plus forte que celle des pays comparables. Or, on observe une baisse de moyens durant ces mêmes années. Aujourd'hui, nous sommes à peu près à 20 % de moyens en moins par élève que ces pays-là. On ne peut pas espérer obtenir un niveau d'apprentissage équivalent aux autres pays si l'on a une dépense par élève inférieure.
Vous expliquez dans votre plan qu'il faut investir aujourd'hui pour espérer des retombées à long terme c'est ça ?
Oui. Les retombées à court terme concernent les apprentissages. Quand on investit dans un système éducatif — en augmentant le nombre d'enseignants, en les rémunérant mieux, en réduisant la taille des classes et en les formant aux pratiques pédagogiques qui ont fait leurs preuves —, on voit tout de suite des effets positifs sur les apprentissages.
Ensuite, lorsque les élèves accèdent à des niveaux de diplômes plus élevés, les retombées économiques apparaissent pour l'État. Ces diplômés bénéficient d'un meilleur taux d'insertion professionnelle et de salaires plus élevés. Un euro investi aujourd'hui dans l'éducation par la dépense publique génère plus d'un euro de recettes fiscales à terme.
À lire aussi : Blocages des lycées : "Une manière de faire dans les quartiers aisés et une autre dans les quartiers populaires", Bally Bagayoko dénonce un racisme lors d'interventions policières
Les lycéens réclament une enveloppe de 10 milliards, c'est assez proche de vos conclusions...
En effet, nous avons chiffré précisément à 12 milliards d'euros le besoin global, de la maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur.
Mais une question se pose... où trouver cet argent dans le contexte actuel ?
La solution qui nous paraît la plus pertinente pour financer ce grand plan pour l'éducation est une réforme de l'impôt sur les successions. En faisant passer le taux d'imposition de 30 % à 50 % au-delà de 6 millions d'euros et en fermant ces niches fiscales, on dégage exactement 12 milliards d'euros. C'est une mesure économiquement soutenable et, philosophiquement, l'idée que les grandes successions bénéficient à toute la jeunesse plutôt qu'aux seuls héritiers du 1 % le plus riche relève du bon sens.
Et dans le détail, faut-il supprimer Parcoursup, comme le réclament les lycéens ?
Ils demandent surtout la fin de la sélection à l'entrée de l'université. On les rejoint sur ce point : il faut garantir l'accès sans sélection aux licences universitaires générales, comme cela a toujours été le cas historiquement.
À lire aussi : Blocage des lycées : "La jeunesse emmerde Parcoursup..." pourquoi la plateforme d'orientation cristallise la colère des lycéens
Comment faire ?
Dans notre note, nous avons chiffré un besoin d'ouverture de 120 000 places dans l'enseignement supérieur pour rattraper le sous-investissement accumulé depuis 2010. Sur les 12 milliards d'euros de notre plan global, les deux postes majeurs sont la revalorisation des salaires enseignants (3,5 milliards d'euros) et cette création de ces 120 000 places, qui représente 2,8 milliards d'euros.
Comment comptez-vous faire entendre ces propositions chiffrées dans le débat politique ?
Nous avons transmis ce plan pour l'éducation aux parlementaires de la commission Éducation de l'Assemblée nationale et du Sénat, aux syndicats enseignants et étudiants, ainsi qu'aux équipes des futurs candidats à l'élection présidentielle. Nous avons aujourd'hui de nombreuses sollicitations pour discuter très concrètement de ces mesures.