ENTRETIEN. Classement PISA : pour le mathématicien Cédric Villani, "c'est un effondrement au niveau mondial des capacités de compréhension, de lecture, de mathématiques"

l'essentiel Ex-député de La République en Marche, et actuel président du conseil scientifique de la candidate écologiste à la présidentielle Marine Tondelier, le mathématicien Cédric Villani juge les résultats de la France au classement PISA préoccupants. La faute notamment à un statut des enseignants qui s'est dégradé au cours des dernières décennies selon lui.

Les résultats du classement PISA ont été dévoilés. Le ministre de l'Éducation nationale parle de chiffres, de résultats préoccupants. Partagez-vous cette inquiétude ?

Cédric Villani, mathématicien : Ces chiffres sont en effet préoccupants. La situation de l'éducation en France pâtit de difficultés structurelles profondes depuis plusieurs décennies. Sur les mathématiques par exemple, on constate une chute très notable du niveau depuis les années 1990, qui avait été à peu près enrayée ces dernières années certes, mais qui a tendance à reprendre.

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Êtes-vous fataliste à la lecture de ces résultats ?

Il faut distinguer plusieurs choses. D'abord, il y a un contexte global. Cette évaluation PISA, par rapport à la précédente, montre un effondrement au niveau mondial des capacités de compréhension, de lecture, de mathématiques, plus ou moins marquées selon les pays, mais c'est quasiment partout. Il faudra du temps avant de démêler vraiment les causes. Le Covid, la montée des outils numériques sont à prendre en compte. La perte d'attention est un phénomène mondial.

"La valeur intrinsèque d'un enseignant ne peut pas compenser les défauts du système"

Dans ce contexte, la France est confrontée à ses propres handicaps avec une véritable ségrégation entre les différents milieux, territoires et les différentes filières de formation. Il faut également pointer les bas salaires de nos enseignants et leur formation pas au niveau. Un bon prof, c'est d'abord un prof à qui l'on donne les moyens d'exercer, avec des formations continues à niveau, un environnement qui ne le décourage pas, et qui lui permet d'exprimer tout son talent. La valeur intrinsèque d'un enseignant ne peut pas compenser les défauts du système tout entier.

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Des efforts ont été entrepris ces dernières années, y compris avec le plan mathématiques issu de notre rapport rédigé en 2018 avec Charles Torossian (ex-inspecteur général de l'Éducation nationale, NDLR), notamment sur les cohérences des curriculums, formation initiale et formation continue... Ce sont des efforts qui demandent encore beaucoup plus de moyens et de durée, et aussi d'engagement de la société pour manifester des résultats.

L'OCDE pointe une dépense éducative française importante mais peu efficace au vu des performances. Comment l'expliquez-vous ?

Il est vrai que la dépense française est relativement importante, mais ce ne sont pas les enseignants qui en bénéficient. Le revenu des enseignants reste significativement sous la moyenne de pays de développement comparable à celui de la France, en OCDE. Et le statut des enseignants a reculé, hélas, de façon très significative au cours de la dernière génération. Aussi bien matériellement qu'immatériellement en termes de crédit accordé. Le respect dont ils jouissent, la fierté qu'ils éprouvent, sont des facteurs bien plus importants que le choix de la méthode. Ce que nous avons appris des décennies de PISA, c'est que le plus important des facteurs de réussite d'un système scolaire se situe dans le statut de l'enseignant.

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Y a-t-il des motifs d'espoir pour redresser la barre ?

Il y a une propension à l'autoflagellation en France qui est délétère et qui ne nous mènera pas à grand-chose. Regardons aussi la bonne nouvelle qui n'est pas forcément attendue : les résultats du côté scientifique ne sont pas mauvais là où, oui, ceux en mathématiques, en lettres sont décevants. La France reste un pays de tradition scientifique avec de très grands noms dans la recherche au niveau mondial.

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Faut-il, selon vous, une révolution des méthodes et formats d'enseignement, à l'heure des écrans, réseaux sociaux et intelligence artificielle ?

Le principe de réalité va nous forcer à nous adapter. D'autre part, je fais partie aussi de la vieille garde. Je pense qu'on doit, envers et contre tout, lutter pour entraîner, habituer nos enfants à garder leur attention sur des temps longs, à maintenir de l'exigence dans les programmes, les exercices. Je suis persuadé qu'à tout âge – que ce soient les enfants à l'école ou l'adulte qui cherche à en savoir davantage – il n'y a pas de progrès sans une dose de douleur. Il faut se triturer les méninges, apprendre à faire des efforts.