Énergie. « 2026 est un tournant » : les centrales nucléaires sous pression du réchauffement climatique
Le nucléaire n’échappe pas aux effets du réchauffement climatique. Depuis la mi-juin, les vagues de chaleur à répétition et la sécheresse mettent plusieurs centrales françaises sous haute tension, contraignant EDF à réduire sa production, voire à arrêter certains réacteurs. « Cette année 2026 est un tournant », relève Yves Marignac, expert énergie et nucléaire au sein de l’association négaWatt. « Le signal fort, c’est l’extension des périodes d’indisponibilité des réacteurs à cause du climat, et le fait que de nouveaux sites sont désormais concernés. »
Depuis ce week-end, les deux réacteurs de Chooz (Ardennes) et l’un des réacteurs de Cattenom (Moselle) ont été temporairement stoppés en raison du faible débit de la Meuse et de la Moselle, après les arrêts intervenus fin juin à Golfech (Tarn-et-Garonne), Bugey (Ain) et Nogent-sur-Seine (Aube). Trois autres centrales sont actuellement contraintes de fonctionner à puissance réduite, à la demande de RTE (Réseau de transport d’électricité), afin de préserver l’équilibre du réseau.
L’un des réacteurs de la centrale nucléaire de Cattenom (Moselle) a été « mis à l’arrêt de manière préventive », dans la nuit de vendredi à samedi. Photo EBRA/Le Républicain Lorrain/Armand Flohr
Le nucléaire face au stress hydrique
Plus qu’une question de sûreté nucléaire, le véritable enjeu concerne la gestion de la ressource en eau, essentielle au bon fonctionnement du parc nucléaire et fortement réduite en période estivale. Les 57 réacteurs nucléaires que compte la France - qui assurent près de 70 % de sa production d’électricité - sont tous installés le long de grandes sources d’eau douce ou en bord de mer pour permettre le refroidissement des installations. Or, en cas de sécheresse ou de canicule, la baisse du débit ou la hausse de la température des cours d’eau contraignent EDF à réduire, voire arrêter sa production pour ne pas dépasser les seuils réglementaires destinés à protéger la faune et la flore.
Selon la Météo du nucléaire, le cumul de pertes de production d’électricité dues à ces indisponibilités climatiques atteint déjà un peu plus de 4 TWh au 4 août, soit largement plus que le précédent record des 10 dernières années qui était de 3 TWh au 1er octobre. Preuve du caractère exceptionnel de 2026.
Toutefois, ces baisses de production forcées ne menacent pas l’approvisionnement électrique, car « cela correspond à moins de 1 % du total de la production française », note Yves Marignac, qui ajoute que l’impact sur le prix moyen de l’électricité pour le consommateur sera « très marginal ». Selon RTE, le système dispose de marges suffisantes pour couvrir la consommation, même avec plusieurs réacteurs indisponibles. La France reste un important exportateur d’électricité, tandis que les énergies renouvelables, et notamment le photovoltaïque, contribuent à compenser une partie des baisses de production nucléaire.
Un modèle sous pression
Le défi est toutefois appelé à s’intensifier. Avec la généralisation des climatiseurs (*), l’essor des véhicules électriques et l‘électrification des usages, la demande d’électricité devrait continuer de croître, précisément au moment où les centrales seront de plus en plus contraintes par les fortes chaleurs. Un paradoxe qui interroge la résilience du système. « Le nucléaire trouve ses limites, abonde le porte-parole de négaWatt. C’est un système technique lourd et peu flexible, pensé avant la crise climatique, qui apparaît aujourd’hui mal adapté aux nouvelles contraintes. » La Cour des comptes estime que, sans adaptation, les pertes de production liées au réchauffement pourraient être multipliées par trois ou quatre d’ici à 2050.
Face à ce constat, EDF a déjà engagé plusieurs chantiers pour tenter de préparer au mieux son parc nucléaire : renforcement des systèmes de ventilation et de climatisation, modernisation des tours aéroréfrigérantes… À Civaux (Vienne), un dispositif de refroidissement de l’eau avant rejet est déjà testé pour éviter que la Vienne ne surchauffe. Ce système pourrait être déployé sur d’autres sites particulièrement exposés, comme Golfech, au bord de la Garonne. Enfin, l’énergéticien prévoit d’investir 8,7 milliards d’euros d’ici 2040 pour adapter l’ensemble de ses infrastructures, notamment nucléaires, au changement climatique. Reste à savoir si cela suffira.
(*) Selon RTE, lors des épisodes de fortes chaleurs, la climatisation peut ajouter jusqu’à 10 GW de demande électrique en milieu de journée, soit l’équivalent d’environ 10 réacteurs nucléaires. Un phénomène amené à prendre de l’ampleur.